💥 Zero Bullshit
Chapitre 06

Career Opportunities

Le 18 septembre, Legend, 3,79M d'abonnés YouTube, toujours dans les bons coups également, publie une longue conversation avec Dufossez : « Il y a de l'alcool dans les bières sans alcool ?! ». Le patron de Brique House y déroule sa propre légende. Un spécialiste explique pourquoi certaines bouteilles sont brunes. Et sous la vidéo, des liens de préinscription à la levée, et une promesse : « rejoignez l'équipe dirigeante ». Pley se charge de l'argumentaire :

« Ça vous amuse d'être actionnaire c'est rigolo vous pourrez dire comme ça que vous êtes actionnaire d'une marque de bière c'est marrant en soirée. »

C'est marrant en soirée. Voilà comment Pley résume un placement complexe et risqué dans une boîte en difficulté. Puis il déroule le message sanitaire sur l'alcool, devenu une habitude sur YouTube, depuis que les autorités ont convoqué plusieurs créateurs : « je suis obligé de le dire c'est la loi française ». Comme quoi, quand le régulateur agit, ça marche.

Sur l'investissement, aucun risque n'est évoqué, et « collaboration commerciale » n'est jamais prononcé. La mention figure seulement dans la description de la vidéo, sous la rubrique consacrée à la levée. Depuis janvier 2026, l'AMF et l'ESMA, son homologue européen, demandent aux influenceurs qui font la promotion d'un placement de « respecter l'équilibre de la publicité entre les avantages et les risques », et de signaler qu'ils sont payés par des mots comme « publicité » ou « collaboration commerciale »48. Ce qui est rappelé dans la loi Delaporte-Vojetta de 202349, mais qui était surtout écrit dans la LCEN depuis… 200450.

Toujours dans les bons coups lui aussi, el famoso Matthias Baccino fait la réclame de la levée, comme de celle de Galeon, en duo avec Legend. Ancien patron de Trade Republic en France puis en Europe, il reçoit Dufossez le 23 septembre pour un live d'1h30. Brique House est, dit-il, son « deuxième partenaire commercial, après Galeon ».

Baccino promet de parler des risques, « on va en parler aussi vous me connaissez hein », et la promesse est plutôt tenue… mais à la manière des fintechs. En 2 phrases : un « il y a un risque évidemment » de Dufossez, qui renvoie vers Crowdcube, puis en conclusion une phrase générale de Baccino sur les entreprises non cotées. L’équivalent du disclaimer en gris clair sur fond blanc dans le footer d’un site. Sur les pertes, la dette, la conciliation ou les droits des différentes actions, aucune question.

Cela dit, Baccino soulève le sujet du prix : parfois, des investisseurs « plus privilégiés que d’autres » achètent « à un prix différent ». Dufossez le rassure : les particuliers entrent à « la même valorisation » que les actionnaires historiques. Certes. Le prix est identique. Mais le rang non. Baccino valide plutôt à la place de son invité, « aujourd’hui vous avez fait les bons choix évidemment », et s’engage : « je vais participer à cette levée de fond moi aussi sinon je ferai pas ce live ».

Valo vendue sur Tudigo en 2024

Dufossez, lui, déroule. « On a quand même créé beaucoup de valeur sur les deux dernières années » : sur cette période, les capitaux propres de la holding sont passés de 12,5M€ à -8,4M€. Personne ne le précise. Pas plus que quand Dufossez annonce le retour aux bénéfices « sur le premier trimestre 2027 », présente les actions de préférence comme des « actions dérisquées », et parle de ses « premiers franchisés » : « je suis avec eux demain ». Oubliant la franchise de Poissy, en liquidation depuis 3 semaines. Le mot conciliation n’est jamais prononcé. Pas plus que Tudigo, sorte de Voldemor du crowdfunding.

Baccino a quitté ses fonctions chez Trade Republic début 2026. Sous ses vidéos, une clause précise que ses propos « ne représentent pas les points de vue » de la banque. Elle le paie pourtant toujours, comme Senior Advisor, « en collaboration commerciale permanente ». Selon 2 sources concordantes, Baccino aurait négocié un fee annuel et un pourcentage sur les comptes ouverts grâce à lui, facturés à Demos Conseil. Cette société de conseil, créée en mars 2026, appartient pour moitié à Baccino et pour moitié à Arthur Loréal, un ancien de la campagne de Xavier Bertrand comme lui, passé ensuite par l’Assemblée comme collaborateur d’une députée Renaissance.

Loréal écrit aussi pour Legend. Il signe des épisodes payés par Trade Republic, avec en description un lien pour ouvrir un compte : celui de juin 2026 avec Baccino, et celui avec Éric et Ramzy51. Le duo, représenté lui aussi par Influx, tourne ensuite pour sa propre chaîne une vidéo sponsorisée par la banque. Baccino comme Éric et Ramzy sont à l’affiche du Legend Tour, la tournée de Pley co-organisée avec Trade Republic. Quant à Influx, l’agence coproduit la vidéo Legend avec Dufossez, le live de Baccino, et aussi Les Financiers, une émission où intervient Baccino, montée avec le média Le Crayon. Manuel Diaz, le fondateur d’Influx, et son frère Carlos sont actionnaires de Le Crayon depuis octobre 2025, après y avoir financé la sortie du milliardaire Pierre-Édouard Stérin.

Ceux qui vendent la levée de Brique House au retail forment donc un petit cercle : la même agence, Influx, le même sponsor, Trade Republic, et un auteur de Legend associé à Baccino dans une société qui toucherait une commission sur chaque compte ouvert. Personne dans ce cercle n'a intérêt à parler des risques.

4 jours avant l’ouverture, le bras droit de Dufossez présente lui-même la levée en visioconférence52. Le Chief of Staff y promet des lieux « très coloré très expérientiel conceptuel », pour devenir « le Red Bull de la bière ». Au programme aussi : un « rendement cible entre x3 et x4 », une sortie en 2030, et « 25’000 préinscrits pour 20 millions d’euros d’intention » : « il y aura probablement pas de place pour tout le monde ». 3 semaines plus tard, 2’433 personnes ont engagé 1,77M€. De la place, il en reste. Le DIC fixait la clôture au 22 octobre au plus tard53. Le 23 octobre, la page Crowdcube annonce encore 17 jours de collecte. Un participant demande combien l’action a pris depuis la dernière levée. Réponse :

« L’entreprise a augmenté de 30% en valorisation et donc l’action de même. »

Plus tôt dans la séance, à une question sur le prix de l’action, le Chief of Staff répond :

« Le prix de l’action n’est pas identique. »

Selon lui, 6,31€, c’est « plus que les levées précédentes ». En 2024, l’action s’achetait pourtant 6,31€. En 2026, elle s’achète 6,31€. Même Cathie Wood aurait compris le problème. Non seulement l’action de 2024 n’a rien gagné en prix, et depuis juillet, elle est passée derrière les B et les A’. Le participant entend un gain de 30%. Les documents de l’opération montrent un prix inchangé et un rang dégradé. Le règlement européen sur le financement participatif exige que la publicité d’une levée soit cohérente avec sa fiche d’informations clés, mais que sa communication également54.

Un autre participant s’inquiète de Tudigo, alors en redressement judiciaire. Le Chief of Staff répond :

« Tudigo n’est pas en liquidation judiciaire [...] il y a un repreneur qui va être désigné [...] ça n’a absolument aucun impact sur nos actionnaires ».

Les 1’298 souscripteurs de 2024 détiennent pourtant leurs titres par une société que pilote la plateforme, et le plan de juillet les a déjà fait reculer dans la file. 11 jours plus tard, le tribunal liquide Tudigo. Le plan de continuité prévoit effectivement un repreneur. Payé aux frais des investisseurs qui ont déjà payé pour ça.

La levée vise entre 1,5M€ et 5M€. Le Chief of Staff assure que « cette levée de fond ne sert pas à rembourser d’autres fonds ». Le DIC envisage une autre destination : si les filiales qui ont perdu de l’argent en 2025 ont encore besoin de soutien, la holding « pourrait devoir affecter des liquidités pour les financer », au détriment des « plans de croissance décrits dans cette campagne »55. Chez Legend, Dufossez le dit à sa façon : la levée sert à apporter « des sous qui ne dépendent pas des résultats de l’année dernière ».

Dans le DIC, le seul document que tout souscripteur doit recevoir (même si en réalité Crowdcube accompagne surtout d’un deck commercial très visuel mais qui ne donne pas les mêmes infos), Brique House annonce une perte 2025 de 21,4M€, en comptant 2 fois les mêmes déficits : une fois dans les filiales, une seconde fois dans la provision correspondante de la holding. Sans ce double compte, le trou du groupe tourne autour de 8,3M€, selon les calculs de Zero Bullshit. Le document affirme aussi que les actions achetées depuis 2023 n’ont aucune priorité en cas de vente, puis leur reconnaît un rang prioritaire 6 pages plus loin. Ni la société ni Crowdcube n’ont corrigé ces erreurs. Au registre du commerce, les derniers comptes publiés de la holding sont ceux de 2023. Chez Legend, Pley assure pourtant que les investisseurs « ont accès à tout », et Dufossez renchérit : « Tout le monde, à nos succès, à nos échecs, à tout. »

DIC de la levée Crowdcube.
Page 6 : les actions A « ne comportent pas de préférence de liquidation ».
Page 12 : une fois servies les B et les A’, le solde revient d’abord aux porteurs d’A, à hauteur de 6,31€ par action.

Pour faire entrer 1,77M€, Brique House paie d’abord Crowdcube : 9’995€ de mise en ligne, puis une commission qui peut atteindre 8% des fonds levés et 2,5% de frais de plateforme, soit jusqu’à 186K€56. Une case chez Legend se vend entre 60K€ et 90K€, sans compter Baccino. Au total, 12% à 17% de l’argent du retail part en frais avant d’arriver dans les caisses de la brasserie, et chaque souscripteur paie en plus 2,49% de frais d’entrée. Un leveur de fonds classique, qui démarche des investisseurs professionnels, prend 3% à 5% pour une levée de cette taille57. Après les 634K€ trouvés sur 4M€ fin 2025, Brique House n’avait plus le choix : la solution au moins 2x moins chère supposait des pros prêts à suivre.