💥 Zero Bullshit
Chapitre 03

Possession

Chaque mois, Globe envoie une facture à Isia. Chaque mois, le gérant d'Isia signe l'ordre de la payer. Le gérant d'Isia et le président de Globe sont le même homme. Sébastien Grandin se facture, et Sébastien Grandin se paie.

Le contrat signé en mai prévoit 1 jour par semaine au minimum, à 500€ HT de l'heure, en plus de la rémunération fixe du gérant. Il prévoit aussi des réunions de travail supplémentaires, à la demande de l'une ou l'autre des parties. Globe ira au-delà : 900 heures facturées au total6, soit 60 par mois. Rien ne justifie ce supplément, ni qui l'a demandé ni ce à quoi il a servi7. Un plancher, aucun plafond, tous les frais remboursés, et pour seule contrepartie l'obligation de rendre compte. Ce partage léonin est écrit dans le contrat que Grandin a signé des deux mains. Sauf que ce fameux contrat, les associés d'Isia ne l'ont jamais approuvé7. La loi l'exige pourtant : dans une SARL, une convention passée entre la société et la société de son gérant doit être soumise à l'assemblée des associés8. Elle ne l'a pas été, et aucun document d'Isia n'en porte la trace avant le printemps 2012.

Pendant la gérance de Grandin, du 2 mai 2011 au 27 juillet 2012, Isia verse 814K€ à Globe, en deux postes :

  • 450K€ d'honoraires de conseil ;
  • 364K€ de frais refacturés.

Soit près de 30K€ de conseil par mois sur 15 mois, là où le minimum prévu au contrat en était de 16K€.

Honoraires de conseil par mois : le minimum prévu au contrat, et la moyenne facturée sur 15 mois

Leia, la société de production, paie de son côté 40K€ à Globe9. Cette fois, sans aucun contrat.

S'y ajoutent trois lignes qui vont également aux 2 hommes :

  • 40K€ versés à Étienne Binant pour un scénario ;
  • 1,2K€ par mois à Grandin pour la gérance d'Isia ;
  • 1,25K€ par mois à Grandin pour la direction générale de Leia.

Au total, près de 900K€ quittent les deux sociétés en 14 mois.

Ce qui part d'Isia et de Leia vers Globe et le couple, mai 2011 à juillet 2012, hors rémunérations de gérance

Sur ces 900 heures, 593 sont facturées au titre de notes, de synthèses et de comptes rendus6. Ce que le contrat prévoyait. Mais il prévoyait également que Globe rende compte de son travail régulièrement. Or, en 15 mois, 6 notes sont arrivées chez Isia10. Rien entre fin août et mi-décembre 2011, rien après le 5 mai 2012. Mais 593 heures facturées quand même.

Toutes les notes sont signées par Étienne Binant, mais au quotidien, c'est Grandin qui tient la maison, comme l'explique à Zero Bullshit un témoin qui a été proche des affaires de l'actrice : c'est lui qui a un bureau et le double des clés, lui qui vient récupérer le courrier lorsqu'elle n'est pas là. Le même Grandin dirige aussi le Studio Andrée Putman11. À temps plein.

Certaines heures facturées tombent des jours où ni l'un ni l'autre n'était à Paris. Le 10 juillet 2012, par exemple. Ce jour-là Globe facture une réunion avec Puzzle Média, la société de production associée à un documentaire qu'Arte avait commandé à Isia en octobre 2010. Grandin et Binant sont dans un festival, billets de train à leurs noms.

Pendant ce temps, au siège d'Isia, la salariée ne voit presque plus personne. Et ne voit plus grand-chose non plus. Depuis 2009, c'est elle qui ouvre le courrier et vérifie les relevés bancaires.

« Un jour elle a ouvert un relevé bancaire comme elle avait l'habitude de faire, pour juste vérifier. Et en fait, ça posait un très grand problème [à Grandin]. [Ça a été] la dernière fois. »

Dès la nomination de Grandin, un témoin raconte que la consigne change : ne plus ouvrir le courrier adressé à Isia, à Grandin ou à Binant, le faire suivre à son adresse personnelle. Les relevés bancaires, les contrats et les correspondances quittent le bureau avec lui et ne reviennent pas. D'ailleurs plus d'un an après le départ de Grandin, ces documents sont toujours manquants7. Adjani, qui reste associée à 80%, n'est donc pas tenue informée de ce que sa société paie à celle de son gérant.

Ce gérant ne semble d'ailleurs pas très présent dans les locaux d'Isia, selon plusieurs proches. Après quelques mois où personne ne voit ni les comptes ni les courriers, l'entourage de l'actrice se dit mal à l'aise. Mais Adjani ne voit pas le problème : elle voit surtout 2 hommes venus l'aider. Sauf que la situation finit par envenimer les relations avec ses plus proches collaborateurs, notamment son assistante personnelle. Une situation que l'actrice regrette amèrement aujourd'hui.

« Ils ont créé un vrai drame entre elle et moi. »

À la fin de la première année de gérance de Grandin, Isia affiche un chiffre d'affaires record de 702K€. Mais sur cette seule année, Globe lui facture 478K€, soit plus des deux tiers de ces recettes. Et donc, malgré ce record, la société finit pour la première fois dans le rouge, avec 135K€ de pertes.

Isia Films en 2011, la première année de gérance

En 2013, la brigade financière leur donnera raison sur un point, dans une phrase qui ne vaut pas jugement :

« Les documents transmis et auditions laissent à penser qu'un énorme travail a été réalisé pour promouvoir l'image de Mlle Adjani et développer Isia Films. »

Extrait du procès-verbal de synthèse de la brigade financière, 16 octobre 2013 : la section « Le travail effectué par la société GLOBE SAS et M. GRANDIN ».

Binant et Grandin mettent 2 belles réussites à leur actif : les signatures de Lancel et d'Arte. Sauf que Lancel a été signé en 2008, et que ce qu'ils revendiquent, c'est d'avoir pacifié la relation. Un ex-cadre de la maison, proche du contrat, dit qu'il n'y avait aucune tension particulière, juste un renouvellement annuel. Ce que confirment Isabelle Adjani et un de ses proches collaborateurs d'alors.

Quant à Arte, le contrat a été signé le 14 octobre 2010, avant qu'ils ne s'occupent de ses affaires. C'est le documentaire produit par Puzzle Média, celui dont Globe facture une réunion à laquelle aucun des deux n'assiste. Intitulé Isabelle Adjani : 2 ou 3 choses qu'on ne sait pas d'elle, ce 68 minutes sera diffusé par Arte en mai 2013, 10 mois après le départ de Grandin12.

Cela dit, un contrat arrive bien pendant leur gérance, comme ils le revendiquent. Début 2012, Poiray, maison de la place Vendôme, cherche un visage pour sa nouvelle campagne et contacte un intermédiaire habituel de l'actrice. C'est le couple qui finalise avec l'assistante de l'actrice : Isia signe pour 210K€ HT en mars, 10 pièces de joaillerie pour ses apparitions publiques, une part indexée sur les ventes, et une clause qui exige la validation préalable des visuels. Poiray paie par tranches : 130K€ en avril et mai 2012, pendant la gérance, puis 40K€ en octobre, après le départ de Grandin. Le contrat aura rapporté 170K€ à Isia sur les 210K€ prévus13. Sur ce même dossier, Globe facture 101,5K€ d'honoraires à Isia, soit 60% de ce que le contrat a rapporté7.

Le contrat Poiray, la seule affaire signée pendant la gérance : prévu hors taxes, encaissé, et facturé par Globe sur ce dossier

Personne, sur le fond, ne conteste qu'ils aient travaillé. Sur le tournage du petit film indien Ishkq in Paris, ils ont supervisé le contrat à la place de Laurent Grégoire, l'agent artistique d'Adjani, selon une source proche de l'actrice. Ce qui est contesté, c'est le peu d'affaires rapportées au regard de ce qui a été facturé, et la manière dont ils présentent les résultats.

Sur Steven Spielberg, l'actrice est formelle.

« Il y a jamais eu de rendez-vous avec Spielberg organisé par Grandin. »

Même histoire pour Céline Dion.

« Une amie nous a invitées […] à Las Vegas venir voir son concert. On est resté à l'hôtel et […] on a passé du temps avec elle et avec René. Il y a aucun lien avec [eux]. »

Ce que confirme également un collaborateur d'Isabelle Adjani, présent sur les lieux.

« Cette rencontre, c'était un concert suivi d'un dîner pour parler d'un projet sur la Callas. Mais c'est [Isabelle Adjani] qui provoque ce rendez-vous, parce que son nom suffit. [Le problème c'est] que dans ces cas-là, il y a toujours un intermédiaire qui veut ses 10%. »

Ce voyage relève des mêmes refacturations de frais, celles qui atteignent 364K€ sur les 15 mois. Le reste, ce sont des hôtels et des restaurants, parfois refacturés à Isia plus cher que Globe ne les avait payés, sans que l'écart soit jamais justifié.

L'arrêt de la cour d'appel de Paris du 27 mars 2018 : les sommes facturées par Globe à Isia « étaient supérieures aux sommes payées par la société Globe ».

Pour ce séjour américain, Isia règle 67,8K$ en frais professionnels. Le jet, lui, n'est pas loué pour l'occasion. C'est une accréditation de 2 ans auprès de Delta Air Elite, une compagnie d'aviation privée, dont le titulaire principal s'appelle Étienne Binant7. Et dont la facture arrive chez Isia.

Une partie de ces frais passe par la carte remise en juillet 2011. Une American Express Centurion. Elle est émise au nom d'Isabelle Adjani mais prélevée sur un compte personnel de Sébastien Grandin, et confiée à l'actrice pour ses frais professionnels, au motif que celle-ci est interdite bancaire.

Compte les étapes : trois, là où une suffisait. Isia pouvait donner une carte à son associée, ou rembourser son gérant directement. D'autant que le motif est étrange : les dépenses sur la carte commencent en janvier 2012, l'interdiction bancaire n'est déclarée par la banque de l'actrice qu'en mars 2012, et l'interdiction ne peut donc pas expliquer ce circuit10. Et personne, chez Isia, ne verra jamais un relevé de cette carte. Chaque mois, à partir de janvier 2012, le décompte intitulé « Dépenses pour Isabelle ADJANI » arrive chez Sébastien Grandin.

Une carte adossée à un compte personnel, elle, accumule des points au bénéfice du titulaire de ce compte. Sur les seuls relevés de 2012, les dépenses identifiées comme celles de l'actrice dépassent 66K€. Isia paie la facture, et les points tombent sur le compte de Sébastien Grandin.

Reste que Grandin y tire un avantage personnel. En 2012, les relevés de l’Amex affichent 66K€ de dépense. C’est autant de points engrangés sur le très sympathique Membership Rewards d’Amex, qui contribuent à garder le statut Centurion, et permettent de convertir en avantages financiers ou en réduction.

Quant à Binant, il n'a de mandat social nulle part, ni dans Isia, ni dans Leia, ni même dans Globe. Mais en plus des notes produites, il va recevoir 3 versements les 18 mai, 8 juin et 23 juillet 2012 pour 40K€. Officiellement, pour un scénario. Celui d'un long métrage sur Berthe Morisot. Une première version avait été commandée à un auteur en 2011, elle n'a pas convenu à l'actrice, et Binant, littéraire de formation, l'a réécrite. Il a reçu des fonds sur la base du tarif de son prédécesseur, sans contrat d'auteur, sans facture, sans que les formalités d'enregistrement aient été achevées11. Si le tarif est plutôt dans la fourchette basse pour un scénario, selon l'actrice, il s'agit plutôt d'un synopsis, c'est-à-dire une sorte de résumé de quelques pages. Ce qui pour le coup paraît élevé. Et d'autant plus qu'il est déjà payé pour ce travail, puisqu'il intervient au titre de Globe, qu'Isia rémunère déjà. Surtout que le film ne relève pas d'Isia mais de Leia, la société de production.

Grandin, lui, se donne le rôle de l'ami qui avance. Le chèque au Trésor public d'avril 2011, des vacances à Hawaï à l'été 2011 avec les 2 fils de l'actrice, 44K€ d'hôtels et de billets, un voyage à New York en janvier 2012, 1,6K€ en espèces, 15K€ pour solder un litige entre elle et son garde du corps, et 66K€ de dépenses personnelles sur la carte : à l'entendre, tout ça sort de sa poche, celle d'un homme qui déclare 80K€ de revenus par an et dont les économies proviennent de la vente d'un appartement14. Il chiffre son investissement à 157K€. Sur les mêmes mois, sa société a encaissé 814K€ de celle de l'actrice. Société qui lui avait déjà remboursé une partie de ces fonds. L'ami qui avance, donc. À 500€ HT de l'heure.

L'ami qui avance : ses revenus annuels déclarés, ce qu'il dit avoir avancé à l'actrice, ce que sa société encaisse d'Isia sur les mêmes mois

Les désaccords d'argent mis à part, les proches d'Isabelle Adjani s'interrogent sur les résultats. Aucun contrat aux États-Unis, aucun projet né de leur carnet d'adresses. L'actrice, elle, tourne : De force avec Éric Cantona au début de 2011, David et Madame Hansen d'Alexandre Astier de mars à mai, avant même leur arrivée.

Rien de tout ça ne vient de Globe.