💥 Zero Bullshit
Chapitre 02

Camille Claudel

La carrière ne semble pourtant pas à l'arrêt. Le 5e César en février, Mammuth en salles en avril. Isabelle Adjani ne ressent pas le besoin que quiconque relance quoi que ce soit, mais elle se laisse convaincre qu'un regard extérieur sur ses projets et son image ne peut pas lui faire de mal. Séduite, l'actrice trouve Étienne Binant intelligent, et d'un charme qui opère sur tous ceux qui l'ont croisé. Dans l'entourage, un autre mot circule pour qualifier ces mois-là : l'envoûtement.

Binant n'a aucune expérience dans le cinéma, mais ses relations et son charisme la rassurent. Grandin, de son côté, est bien introduit à l'Opéra de Paris et toujours salarié à plein temps du Studio Putman. Alors ils se revoient plusieurs fois, à Paris, pendant l'automne et l'hiver. Et au début de 2011, ils se mettent d'accord.

Les affaires d'Isabelle Adjani tiennent en 2 sociétés, une par métier : vendre son image, et produire des films.

La première s'appelle Isia Films. Une SARL créée en 2005, 40K€ de capital, 80% pour elle et 20% pour son fils Barnabé, et un objet d'une ligne : l'exploitation exclusive de l'image d'Isabelle Adjani. C'est par là que passent les publicités et une partie de ses cachets de cinéma.

Une partie seulement. Ce qu'un acteur touche pour jouer est un salaire, avec ses cotisations. Ce qui lui revient ensuite pour l'usage de son image, ou pour l'exploitation de l'enregistrement de son jeu, n'en est pas un1, et peut être facturé par une société. D'où Isia, et une fiscalité plus douce sur cette deuxième partie.

Cette particularité a d'ailleurs une longue histoire juridique. En juillet 2009, la Cour de cassation resserre la frontière : elle juge que la somme versée à un mannequin par une maison de couture pour l'exploitation de son image était un salaire, parce qu'elle était forfaitaire au lieu de suivre les retombées2. Le même raisonnement a requalifié ce qu'un chanteur avait perçu pour un jeu-concours, et l'à-valoir qu'un producteur versait à un comédien par l'intermédiaire de la société de ce comédien. La règle : si la redevance ne suit pas ce que l'exploitation rapporte, ce n'est pas une redevance, c'est un salaire déguisé. Et l'inverse tient aussi : une partie de la rémunération d'un comédien peut passer en image, donc en facture.

Isia, c'est un bureau, une salariée et un chiffre d'affaires de 500K€ par an. L'unique salariée est aussi l'assistante personnelle d'Isabelle Adjani, et le restera 10 ans, de 2009 à 2019. Quant à l'activité de la société, elle tient presque entièrement à un contrat d'égérie signé en février 2008 avec Lancel, autour de 450K€ par an, soit 9 euros sur 10 de ce qu'elle encaisse. Ce qui suffit à la rendre bénéficiaire.

La seconde s'appelle Leia Films, une SAS créée en 2010, avec un objet tout aussi clair : la production cinématographique. Contrairement à d'autres grands noms du cinéma français, Isabelle Adjani ne produit que rarement. En réalité, avant 2011, elle ne l'avait fait qu'une seule fois.

C'est pour Bruno Nuytten, son compagnon d'alors et père d'un de ses enfants. Ce chef opérateur, qui a travaillé pour Téchiné ou Berri, n'a jamais réalisé de film. Elle croit en lui. Alors elle achète les droits d'une biographie de Camille Claudel, obtient la bénédiction des héritiers, ce qui coule au passage 2 projets concurrents dont le Chabrol avec Huppert, puis défend le sujet pendant 5 ans3. Elle convainc Gérard Depardieu de jouer Rodin. Elle convainc Christian Fechner, le producteur de Carax ou de Rivette, de mettre l'argent, et complète elle-même avec sa société d'alors, Lilith Films. Le budget finira autour de 90M de francs. Bouclé au forceps. Résultat : 2,7M d'entrées4 et, en février 1989, son 3e César de la meilleure actrice, après Possession et L'Été meurtrier.

En 2008, Arte lui propose un téléfilm, La Journée de la jupe : elle n'y est qu'actrice. Son premier film depuis Bon Voyage du regretté Jean-Paul Rappeneau, 5 ans avant. Le long métrage passe par le festival de la fiction de La Rochelle, puis Adjani part le défendre à la Berlinale. Devant l'accueil et les éloges que reçoit son interprétation, Arte vend les droits salles à Rezo Films afin que le film sorte au cinéma le 25 mars 2009, 5 jours après sa diffusion à la télévision. Un détail pour le box-office, moins de 120K entrées. Pas pour Adjani : la sortie en salles rend le film éligible aux César. Et 11 mois plus tard, elle entre dans la salle du Châtelet vêtue d'une robe Azzaro plus bleue que ses yeux, soulignée par une lourde parure de Grisogono. Son ami Gérard Depardieu ouvre l'enveloppe cachetée. Annonce son nom. Cinquième César.

En 2015, Isabelle Adjani remet de l'argent dans un film pour la deuxième fois de sa vie. Sans Grandin ni Binant, partis depuis. Elle met de l'argent dans l'adaptation des Visages écrasés de Marin Ledun, où elle joue une médecin du travail dans un centre d'appels. Elemiah, la maison des sœurs Benguigui, suit, avec l'équipe de Discount, Louis-Julien Petit à la réalisation, Corinne Masiero comprise. Arte achète à nouveau, Pictanovo boucle le budget avec 120K€ de la région, le tournage dure 1 mois dans le Nord, du 17 novembre au 16 décembre 20155, et Adjani figure au générique comme productrice associée. Le chemin est celui de La Journée de la jupe : Arte le 20 novembre 2016, les salles le 7 décembre via Paradis Films. Mais cette fois, les critiques ne sont pas aussi bonnes, et les César de 2017 passent sans une nomination.

Voilà à quoi sert une société comme Leia.

Isia et Leia ne sont pas des entreprises au sens où un expert-comptable l'entend, avec un plan et des prévisions, même si les mêmes règles s'y appliquent. Ce sont plutôt des prolongements de l'actrice. Les associés, c'est elle et son premier fils Barnabé, issu de son union avec Bruno Nuytten. Pour Leia, elle s'était associée avec Louisa Maurin, qui produisait alors les Globes de Cristal. Mais personne ne vient vraiment structurer tout ça. Les agents s'occupent des contrats. Pas des comptes. Alors il n'y a ni conseil, ni commissaire aux comptes, ni personne dont le métier soit de dire non. Les décisions s'y prennent comme elle prend celles de comédienne, au ressenti : porter un sujet pendant 5 ans, ou le lâcher du jour au lendemain. Ce qui la décide n'est jamais un chiffre, c'est quelqu'un. Et désormais ce quelqu'un, ce sont Binant et Grandin.

Au printemps 2011, Isabelle Adjani doit de l'argent au Trésor public et n'aurait pas de quoi le régler tout de suite. Binant et Grandin viennent d'arriver, mais ils répondent présent. Le 5 avril, Grandin sort son chéquier : 30K€, tirés sur son compte personnel, à l'ordre du Trésor. 6 jours plus tard, elle lit la lettre que Grandin a fait taper pour elle, puis signe : elle y reconnaît devoir les 30K€. Une avance consentie « à titre amical ». Sans intérêts. À rembourser au plus tard le 30 septembre suivant.

Cela dit, l'avance laisse songeur, venant d'un homme censé restructurer les affaires de l'actrice. Parce qu'Isia, elle, gagne de l'argent. La société ne pouvait pas prêter cet argent à son associée : l'article L. 223-21 du code de commerce interdit à une SARL de prêter aux personnes qui la détiennent. Isia pouvait en revanche lui verser un dividende, ou lui payer plus tôt ce qu'elle lui devait déjà au titre de son image. Selon un proche de l'actrice, la solution n'a jamais été envisagée.

Et Grandin n'est pas encore gérant : il n'entre officiellement dans les sociétés que le mois suivant. Début mai, il est nommé gérant d'Isia Films à la place de Barnabé Nuytten. Rémunération : 1,2K€ par mois. Et le voici à la tête d'une société de 6 ans, avec un bureau et une salariée, seule au siège de 10h à 18h. Quand le couple arrive, tout semble rose. Deux hommes jeunes, qu'un proche de l'actrice décrit comme dynamiques, bien habillés et beaux parleurs. Mais qui expliquent rapidement qu'en réalité la société ne tourne pas comme elle le devrait. Et qu'ils vont s'en occuper.

Le procès-verbal de l'assemblée d'Isia Films du 2 mai 2011 : Barnabé Nuytten démissionne, Sébastien Grandin est nommé gérant pour 2 ans, à 1'200€ nets par mois.

2 semaines plus tard, c'est la société de Grandin, Globe, qui signe un contrat avec Isia. En bas du contrat, sa signature. Deux fois. À gauche, Sébastien Grandin, gérant d'Isia. À droite, Sébastien Grandin, président de Globe. L'objet du contrat porte la mention vague de conseil « en matière organisationnelle et de gestion », pour une journée par semaine au minimum, 500€ HT de l'heure, tous frais remboursés. Le travail, précise le contrat, sera fait « principalement » par Étienne Binant.

Et pour finir c'est Leia Films qui nomme Grandin directeur général une semaine plus tard, 1,25K€ par mois.

L'assemblée de Leia Films nomme Sébastien Grandin directeur général pour une durée indéterminée, à 15'000€ nets par an, frais de représentation et de déplacement en sus.

Le chèque de 30K€ au Trésor public

Tiré sur le compte personnel de Sébastien Grandin, avant tout mandat.

La reconnaissance de dette

Isabelle Adjani signe : 30K€, « à titre amical », sans intérêts.

Grandin gérant d'Isia Films

À la place de Barnabé Nuytten. 1,2K€ par mois.

Le contrat Globe / Isia

Signé deux fois par le même homme. 500€ HT de l'heure.

Grandin directeur général de Leia Films

1,25K€ par mois.

En 3 semaines, Grandin a récupéré les clés des boîtes. En 3 mois, celles des comptes. Il signe les factures d'un côté et les règlements de l'autre.

Mais ce qu'il tient en main, ce ne sont pas seulement deux sociétés. C'est bien plus que ça, comme le confie Isabelle Adjani.

« J'avais totalement confiance en lui. »