Sollicités pour le premier épisode de cette série, les deux hommes ont d'abord envisagé de répondre. Puis ils ont renoncé, et leur avocat écrit pourquoi : un post LinkedIn du 4 septembre, où Zero Bullshit lance un appel de fonds pour financer son enquête, leur a fait conclure que la démarche était « purement lucratif et non pas conforme à une mission d'information ».
Sauf que les deux coexistent. Oui Zero Bullshit a une démarche d'information. Mais oui Zero Bullshit est éditée par Meelton, une société commerciale dont le résultat affiche -50K€ au S1 2026. Alors oui, chaque aide, chaque publicité, chaque don permet à Zero Bullshit de vivre.
Reste qu'ils n'ont pas souhaité répondre, ce qui est parfaitement leur droit. Mais ça ne les a pas empêchés d'écrire, 3 fois en 8 jours, via leurs avocats.
Me Antonin Lévy demande le retrait d'un post LinkedIn
La veille de la parution du premier épisode.
Le bureau londonien du même cabinet écrit pour Étienne Binant
En anglais, sous le droit anglais, avec la Haute Cour d'Angleterre en ligne de mire.
Londres envoie 7 pages et des pièces
Des pièces caviardées, à publier.
Zero Bullshit envoie ses questions
Deux réponses qui ne répondent pas aux questions
Le 7 septembre, la veille de la parution du premier épisode, Me Antonin Lévy demande le retrait d'un post LinkedIn, qui sera modifié à leur demande. L'avocat décrit Binant et Grandin comme « deux boucs-émissaires dont la discrétion médiatique rend le dénigrement d'autant plus aisé pour une star », et Grandin un homme « totalement rétabli dans ses droits ». Alors même que ce 2e épisode n'est pas écrit, ni évoqué auprès du couple.
Le 12 septembre, le bureau londonien du même cabinet écrit pour Étienne Binant, en anglais et sous le droit anglais. La lettre annonce cet épisode-ci avant qu'il existe, « un litige allégué avec une actrice française de premier plan », et prévient que toute publication diffamatoire fondera des poursuites devant la Haute Cour d'Angleterre, « sans nouvelle correspondance préalable ».
Le 15 septembre, Londres envoie 7 pages. Cette fois il ne menace plus, il fournit : les décisions de justice, le procès-verbal de la brigade financière, et un exposé « clair et accessible des faits, à l'usage de tout lecteur ». Un dossier prêt à publier.
Entre-temps, il leur a été répondu que les questions leur seraient envoyées, comme c'est l'usage ici. Elles partent le 16 septembre, avec suffisamment de précision pour en comprendre le contexte, surtout pour quelqu'un l'ayant vécu de l'intérieur.
Ils répondent le 21, chacun de leur côté, dans des termes et une mise en forme similaires, avec quelques paragraphes qui ne répondent jamais aux questions. Binant formule par ailleurs des demandes sur la première newsletter, sur des points… sur lesquels il avait été précisément interrogé. Les modifications ont été apportées.
L'histoire qu'ils posent est celle-ci.
Isabelle Adjani en difficulté, professionnelle et financière. Deux hommes qui lui rendent un service considérable, dans des conditions compliquées par les ennuis de l'actrice. Des honoraires facturés moins cher qu'à leurs autres clients. Un travail vérifié, justifié, validé par la police puis par le parquet. Une carte bancaire mise à la disposition d'Isabelle Adjani pour ses frais professionnels, et retirée parce qu'elle en abuse. Et une plainte qui n'est qu'un « contre-feu », déposée pour ne pas payer ce que l'actrice doit à Sébastien Grandin.
Chacun ajoute sa pièce. Étienne Binant avance que ses prestations ont été jugées « matérielles, conformes à l'objet social et proportionnées dans leur coût ». Sébastien Grandin, que toutes les diligences et les feuilles horaires avaient été vérifiées par le commissaire aux comptes de Globe, et qu'il n'y a eu contre lui qu'une seule décision adverse.
Sur le fond, cette version n'est pas fausse.
« Totalement rétabli dans ses droits », écrit leur avocat. Sur les dispositifs, c'est exact.
Ce que la phrase ne dit pas, c'est ce qu'il a fallu laisser de côté pour qu'elle tienne. Chacune de ces affirmations est vraie prise seule. Mises bout à bout, elles décrivent un dossier où personne ne leur a jamais rien reproché. Et l'exemple le plus net de cette façon de faire, c'est la pièce qu'ils envoient pour l'établir.
Cette pièce, c'est la synthèse de la brigade financière, sur laquelle ils s'appuient tous les deux, transmise par le cabinet Hastings.
C'est un rapport d'enquête, pas un jugement. Plusieurs de ses appréciations ont d'ailleurs été écartées par la cour d'appel en 2018, qui les a jugées « contredites par celles de l'administration fiscale ».
Mais le plus étonnant, c'est que la copie qu'ils transmettent est incomplète. Il lui manque 3 pages, et près de la moitié du reste est caviardé.
Deux extraits collés du document envoyé par les avocats d'Étienne Binant. Note : sur certains ordinateurs, le caviardage apparaît en noir, comme sur cette capture, et parfois en blanc transparent.
Mais vu qu'on est des gros malins, une manipulation du fichier a permis de retrouver, à défaut des pages manquantes, le texte sous les noirs. Et ce qui a disparu ne tient pas du hasard.
Ce qui disparaît d'abord, c'est tout ce que disait l'autre camp. D'un côté les reproches, tels que la brigade financière les résume :
Sous le noir · procès-verbal de synthèse, brigade financière
« Selon [l'avocat d'Isia], […] Grandin aurait profité de la confiance qui lui avait été accordée par ISIA FILMS pour la contraindre à payer la somme globale de 814K€ à la GLOBE et à M. BINANT son concubin, au travers d'une « prétendue prestation de conseil » et de « remboursements de frais, bien qu'aucun décompte ou justificatif des dépenses ne soit joint aux factures éditées par GLOBE ». […] Le versement des sommes aurait été opéré à l'insu des associés, en sus de la rémunération versée à M. GRANDIN au titre de sa qualité de gérant, et n'aurait fait l'objet d'aucune contrepartie réelle. »
De l'autre la réponse d'Isia. Le 10 septembre 2013, son conseil transmet aux policiers un courrier qui attaque la convention comme « un contrat fictif de prestations de service rédigé a posteriori pour justifier les versements », et qui ajoute :
Sous le noir · procès-verbal de synthèse, courrier du conseil d'Isia du 10 septembre 2013
« En s'abstenant de réunir une assemblée générale, de recueillir le consentement des associés avant de conclure cette convention et même de les en informer, Sébastien Grandin a violé les statuts de la société Isia. »
Le lecteur de leur copie ne sait ni ce qui leur était reproché, ni sur quoi.
Ce qui disparaît ensuite, c'est une moitié de témoin. Barnabé Nuytten est noirci là où il pose les conditions initiales, selon lui :
Sous le noir · procès-verbal de synthèse, audition de Barnabé Nuytten
« Il était prévu que tout le monde travaille à titre gracieux, hormis M. Grandin, rémunéré en qualité de gérant. »
Ce n'est pas une phrase isolée. Les policiers venaient d'émettre la même hypothèse quelques lignes plus haut. Tout ce passage est sous le noir. Ce qui reste lisible, seul au milieu du blanc, c'est qu'il était impossible aux associés d'ignorer l'intervention de Globe. Mais savoir qu'une société intervient n'est pas savoir ce qu'elle facture.
La même page 3, quand le caviardage s'affiche en blanc : seul reste lisible le passage surligné.
Et 4 pages plus loin, le même Barnabé est laissé à l'air libre, quand il reproche aux deux hommes de ne pas avoir généré d'argent, pas de ne pas avoir travaillé.
Ce qui disparaît enfin, ce sont tous les éléments sur Binant, en entier. La coupe suit les titres de section. Celle qui s'intitule « Le travail effectué par la société GLOBE SAS et M. GRANDIN » est conservée, avec la liste des réalisations. La suivante s'intitule « Les faits reprochés à M. Etienne BINANT », et le noir reprend exactement là.
C'est le même cherry picking qui est opéré dans les courriers.
Leur avocat aligne trois décisions définitives qui auraient « donné raison à M. Grandin et tort à Mlle Adjani ou à Isia Films, sa société », dont « la seule décision adverse à M. Grandin », réformée par la Cour de cassation. Sébastien Grandin reprend la même phrase, « la cassation de la seule décision adverse prise à [son] encontre ».
Sauf que cette décision-là n'opposait ni l'un ni l'autre à Isabelle Adjani. Isia était liquidée depuis octobre 2014, et c'est son liquidateur qui demandait l'extension de la liquidation à Globe et à son dirigeant. L'actrice n'était pas partie à ce procès.
Et l'arrêt de 2019 fait deux choses. Il déclare le pourvoi de Globe irrecevable, donc l'arrêt de 2018 devient définitif contre elle. Et il ne casse que l'extension à Grandin.
Le même avocat écrit que cette cassation est intervenue « pour le motif de dénaturation des faits ». Le mot figure bien dans l'arrêt, et c'est ce qui rend la phrase crédible. Il figure dans le moyen annexé, le mémoire écrit par leur propre avocat aux Conseils, où il est reproché à la cour d'appel d'avoir « dénaturé la facture n° 781 ».
Ce que la Cour retient est à quarante lignes de là. Elle vise l'article L. 621-2 du code de commerce, juge les motifs de la cour d'appel « impropres à caractériser l'existence de flux financiers anormaux » et en conclut qu'elle « n'a pas donné de base légale à sa décision ». Puis elle casse « sans qu'il y ait lieu de statuer sur les autres griefs ». Les autres griefs, c'est la dénaturation. Elle était plaidée. Elle n'a jamais été examinée. Le jugement était pourtant… joint avec le courrier. Ou pas.
Parce que voici le fichier envoyé, qui passe de la page 1 à la page 3.
Le fichier envoyé : après la page 1, la page 3, et son « CASSE ET ANNULE ».
Page 5 du même fichier : la « facture n° 781 » dénaturée, un grief du moyen annexé.
Cour de cassation, chambre commerciale · dispositif
« PAR CES MOTIFS, et sans qu'il y ait lieu de statuer sur les autres griefs : Déclare irrecevable le pourvoi de la société Globe ; CASSE ET ANNULE, mais seulement en ce qu'il étend à M. P... la liquidation judiciaire de la société Isia films, l'arrêt rendu le 27 mars 2018. »
Le dispositif complet de l'arrêt du 29 mai 2019 : avant de casser, la Cour déclare irrecevable le pourvoi de Globe.
En réalité, les pièces fournies sont une nouvelle fois caviardées, de manière à ne garder que les informations choisies par l'avocat. Il omet par exemple l'irrecevabilité du pourvoi de Globe.
Reste la seule procédure où les deux se sont fait face. Elle est civile, et elle ne porte pas sur les factures de Globe. Sébastien Grandin y réclamait à l'actrice des sommes qu'il disait lui avoir prêtées en 2010. Le 27 août 2014, le tribunal lui en accorde 30K€ et le déboute du surplus, faute du moindre commencement de preuve écrite ou d'aveu. Le 11 mars 2016, la cour d'appel confirme, constate qu'il succombe, et le condamne à payer 6 000 € à Isabelle Adjani au titre des frais de procédure, plus les entiers dépens de l'appel.
Le dispositif de l'arrêt du 11 mars 2016 : la cour confirme le jugement de 2014 et condamne Sébastien Grandin à payer 6'000€ à Isabelle Adjani.
Enfin, le courrier indique que ni Isabelle Adjani ni Isia ne se sont constituées parties civiles après le classement sans suite, et que ses clients sont donc « définitivement reconnus innocents ». Une plainte avec constitution de partie civile a bien été déposée, le 27 mars 2014, et une information ouverte. Elle n'a rien donné, ce qui ne prouve rien non plus.
Un classement sans suite n'est pas rendu par un juge. C'est le procureur qui décide de ne pas poursuivre, et sa décision peut être rapportée tant que les faits ne sont pas prescrits. Aucune juridiction pénale n'a jugé ces faits, ni dans un sens ni dans l'autre.
Et la justice française ne reconnaît personne innocent. Elle condamne ou elle ne condamne pas, et tant qu'elle n'a pas condamné, la présomption d'innocence s'applique, à eux comme à tout le monde. Ne pas avoir été condamné est le point de départ de chacun, pas une décision obtenue.
Les seuls juges qui ont eu à regarder ces flux d'argent ont écrit autre chose. En 2018, des relations financières anormales entre Isia et Globe, constitutives d'une confusion de patrimoines. En 2022, à propos du circuit de la carte bancaire, un montage « curieux » et des explications qui « ne résistent pas à l'examen ».
Aucune de ces phrases n'a été effacée.
Aucune n'a jamais été suivie d'une condamnation.
Sur ce point, ils ont raison.