La voiture s'arrête au-dessus d'une combe, devant une tour romane qui tient la vallée et sa rivière depuis 9 siècles. Août 2010, l'ancienne route de Marseille, dans le Lubéron. Sébastien Grandin en descend avec l'homme qui partage sa vie. À 36 ans, il dirige Globe, une petite société de conseil aux entreprises fondée 3 ans plus tôt, dont son compagnon Étienne Binant est le seul salarié. Le reste du temps, Grandin travaille ailleurs, au Studio Andrée Putman, où il est entré en 2004 comme assistant de la décoratrice et dont il prendra la direction exécutive. Amateurs d'art, disent ceux qui les ont vus arriver. Patients, surtout. Avant le Lubéron, il y a eu la neige. Le Cheval Blanc de Courchevel 1850, un des palaces les plus chers des Alpes, 3K€ la nuit, où le maître de maison a ses habitudes. Ils y ont pris les leurs, et ont attendu le temps nécessaire.
L'histoire que le propriétaire raconte volontiers commence vers 1100, quand des moines dressent cette tour pour un prieuré : une auberge pour les pèlerins et, sur la vallée entière, une autorité qui ne distingue pas les affaires des âmes. En 1713, un évêque vient y vivre seul. La Révolution vend le tout comme bien national, 200 livres, à un paysan du village, après quoi la tour sert de pigeonnier entre des murs sans toit où poussent des arbres. C'est là que monte, avec ses cousins et une canne à pêche, le gamin de la ferme d'en bas, celle des melons et des asperges. Il y revient des décennies plus tard avec de quoi racheter les ruines à un cinéaste croisé dans une soirée à Los Angeles. Les archéologues fouillent des années, les murs remontent pierre à pierre, la tour devient une chambre d'amis, et une piscine prend la place où les moines lavaient leur linge. Un tas de ruines qui l'a ruiné, dit-il de sa maison. La maison le lui rend l'été, quand elle se remplit de déjeuners servis au-dessus de la vallée et de dîners qui finissent dans l'eau, et que l'hôte va d'une table à l'autre en panama et costume de lin.
Monté à Paris à 20 ans pour tenir la revue de presse d'un ministre de la Santé, puis journaliste dans un quotidien médical, l'hôte a passé sa vie à faire se rencontrer les laboratoires et les politiques. Au milieu des années 1980, il fonde une société dont les clients s'appellent Pfizer, Glaxo, Bayer ou Lilly, revendue 20 ans plus tard pour 10M€, puis devient conseiller du patron d'un des plus gros laboratoires du monde, au point que beaucoup, dans le métier, le tiennent pour le n°2 du groupe. Chaque septembre pendant 15 ans, il a réuni dans le Lubéron les ministres de la Santé et l'industrie du médicament, juste avant le vote du budget de la Sécu, et le dimanche, à quelques kilomètres, il servait l'aïoli au prieuré. L'hiver, il reçoit à Paris, au dernier étage d'un immeuble dont la terrasse regarde le dôme des Invalides et, dessous, le tombeau de Napoléon. Aux jeunes conseillers ministériels qu'il invite à déjeuner, il sert de l'art contemporain et des amitiés, un violoncelliste, des actrices, puis de l'économie de la santé. Jamais un dossier, comme le raconte un ex-ministre sous couvert d'anonymat :
« [Il] n'était pas assez vulgaire pour parler affaires. Les choses se faisaient toujours en dehors, après avoir été facilitées par une rencontre. [silence] Ce n'est pas facile à expliquer à ceux qui n'y assistent pas. »
À l'automne 2008, dans cet appartement du VIIe arrondissement, un verre à la main, la voisine du dessous, Simone Veil, lâche à Roselyne Bachelot, ministre de la Santé, que personne ne lui a jamais donné la Légion d'honneur. Pas même le ruban. Outrée, Bachelot appelle l'Élysée le lendemain et obtient qu'un décret soit pris, exprès pour l'ex-présidente du Parlement européen, pour permettre de sauter les grades : à la promotion du Nouvel An, Simone Veil est élevée directement à la dignité de grand officier.
Quand le nom de François-Marie Banier sort dans l'affaire Bettencourt, ceux qui fréquentaient l'endroit se souviennent tous de l'y avoir croisé. Et en avril 2013, quand une affaire d'État emporte un ministre, la police vient perquisitionner cet appartement, sans que l'hôte soit mis en cause dans quoi que ce soit. Les mêmes prendront alors leurs distances, et deviendront vagues sur ce qu'ils venaient y faire. En août 2010, personne n'y trouvait à redire.
L'une des amies actrices est à table ce soir-là. À 55 ans, Isabelle Adjani a gardé le visage de L'Été meurtrier : la peau qui ne prend pas le soleil, et ces yeux d'un bleu si pâle qu'ils paraissent presque blancs. Ceux qui s'asseyent en face d'elle savent tous la même chose : 5 César, le dernier reçu 6 mois plus tôt sur la scène du Châtelet pour La Journée de la jupe. Cinq, c'est un record que personne n'a approché : aucune autre actrice n'en a gagné plus de 2. Tous savent aussi qu'elle tourne peu et refuse presque toutes les publicités, sauf Lancel, qui a donné son nom à un sac. Vue de cette table, c'est une femme à qui rien ne manque. Le couple, lui, voit autre chose. Il le dira, et l'écrira.
« Relancer sa carrière. »