Tous les chirurgiens connaissent ce moment précis. L'opération est presque finie, les points tiennent. Mais la plaie continue de saigner. Le sang ne sort pas d'un endroit précis, il suinte de partout à la fois, et il n'y a rien à recoudre ni à pincer. Le chirurgien pose une compresse, attend, la retire. Ça saigne toujours. Alors il en pose une autre. Et ainsi de suite.
Ce sang-là, le corps n'arrive pas à l'arrêter tout seul. En temps normal, il sait faire, et cela s'appelle la coagulation. Quand un vaisseau se rompt, les plaquettes du sang s'accrochent au collagène mis à nu dans la plaie et forment un bouchon. Puis une enzyme, la thrombine, tisse autour un filet de fibres qui le consolide. Ce bouchon pris dans son filet, c'est le caillot. Sur une grande surface qui saigne de partout à la fois, il se forme trop lentement.
Alors le chirurgien l'aide. Quand les fils et le bistouri ne suffisent plus, il pose sur la plaie ce qu'on appelle un hémostatique, c'est-à-dire un produit qui accélère la coagulation. Il en existe plusieurs, dont le plus connu est une éponge de gélatine imbibée de thrombine. Mais il faut la préparer pendant que le sang coule. Et ça prend 2 minutes et 24 secondes en moyenne1.
Sauf que ces minutes coûtent cher. Aux États-Unis, 1 minute de bloc coûte en moyenne 37$ dans les hôpitaux de Californie2, et parfois jusqu'à 150$. Des minutes payées par l'hôpital. Medicare, l'assurance publique des plus de 65 ans, lui verse une somme fixe par séjour, selon l'opération et le diagnostic, que le patient passe 1 heure au bloc ou 23. Chaque minute de plus est donc une dépense, pas une recette. Une salle libérée plus tôt accueille aussi plus vite l'opération suivante. D'autant qu'un patient qui a trop saigné a généralement plus de complications. Et il met plus de temps à se remettre. Un produit qui arrête le sang plus vite fait donc économiser de l'argent aux hôpitaux. À chaque opération. Chaque jour.
À Saint-Priest, dans la banlieue est de Lyon, une petite société a trouvé comment gagner ces minutes. Elle s'appelle Biom'up. La medtech n'a pas inventé les hémostatiques. Mais le sien, Hemoblast, est prêt beaucoup plus vite : en 22 secondes. C'est un soufflet rempli de poudre. Le chirurgien le presse au-dessus de la plaie, et la poudre la recouvre. Il pose une compresse humide par-dessus et vérifie environ 3 minutes plus tard. 2 minutes de gagnées avant même le premier geste. Soit 74$ par opération à 37$ la minute, et 300$ dans l'hypothèse la plus haute.
Prêt à poser sur la plaie : le temps de préparation, en moyenne
Dossier d'autorisation d'Hemoblast par la FDA, P170012. Coût de la minute de bloc : JAMA Surgery, 2018.
La poudre mêle du collagène, auquel s'accrochent les plaquettes, et de la thrombine, qui tisse le filet. Le collagène, c'est justement le métier de Biom'up depuis le début. Christian Gagnieu, maître de conférences à l'Insa de Lyon, en a fait sa spécialité : il y dirige des thèses au laboratoire de chimie biologique de 1986 à 19954. En 2005, 2 ingénieurs biochimistes sortis de la même école, Sylvain Picot et Patricia Forest, fondent la société, et Gagnieu les rejoint. Leur savoir-faire : purifier du collagène de porc et lui donner la forme dont les chirurgiens ont besoin. Biom'up le fait d'abord pour d'autres5. Et à partir de 2009 la medtech sort ses propres produits : Cova, une membrane qui empêche les tissus de se coller entre eux après une opération, et Matribone, une matrice sur laquelle l'os se reconstruit. Puis l'équipe s'attaque au saignement avec Hemosnow, en 2012, mais surtout Hemoblast, en 2014 : Picot, Forest et Gagnieu6 ajoutent de la thrombine à leur poudre de collagène. Le fameux soufflet suit en 2015. Un ex-salarié en parle encore comme d'une vraie révolution :
« C'est un produit […] incroyable. […] Un truc de dingue. »
Le problème, c'est que la santé ne se finance pas comme le numérique. Une startup de logiciel, comme celles de Station F, lève un peu d'argent pour sortir un premier produit, trouve des clients, puis lève de nouveau quand ses ventes suivent. Dans la santé, il faut financer à blanc. Mettre au point un médicament ou un dispositif médical, et le protéger par des brevets, prend des années. Obtenir le droit de le vendre, pays par pays, également. Pendant tout ce temps, il faut payer des salariés, des salles blanches, une usine, pour un produit qui ne sortira peut-être jamais. Et surtout il n'y a pas de compromis : une medtech ne travaille pas avec une demi-salle blanche ou un quart d'usine.
En 2012, Biom'up affiche à peine 1,7M€ de chiffre d'affaires. Ceux qui investissent dans Biom'up ne misent donc pas sur ces ventes. Ils parient sur la poudre inventée par le trio, en espérant qu'elle sera un jour vendue sur le marché, ou qu'un géant rachètera la société et/ou ses brevets.
Mais pour exister et vendre, Biom'up doit viser l'Amérique. Parce que le marché mondial des hémostatiques pèse au moins 2G$ / an à l'époque, dont 46% aux États-Unis. C'est le premier marché du monde, tenu par des géants comme Johnson & Johnson, avec sa filiale Ethicon, ou Baxter. C'est donc un territoire commercial autant qu'un territoire d'exit pour les investisseurs.
Biom'up décide en 2011 de se lancer outre-Atlantique. Mais faute de moyens imposants, la petite medtech, 27 salariés en 20127, passe par la petite porte. Pour vendre Covamesh, un renfort de paroi abdominale, à partir de 2013, la société montre que le produit ressemble à ce qui se vend déjà8. Mais pour une poudre qui contient de la thrombine humaine, il faut passer par la grande porte : la sacro-sainte FDA, l'autorité sanitaire américaine. Il faut donc mener un essai clinique complet, puis obtenir une autorisation de mise sur le marché, avant la moindre vente. Soit plus de 200 patients à opérer et à suivre, puis, une fois l'autorisation obtenue, une équipe commerciale à monter de toutes pièces sur place.
Pour tenir jusque-là, Biom'up lève de l'argent par petites tranches. 1,5M€ en 2008. 3M€ en 2010, avec Mérieux et la Sham, l'assureur des hôpitaux. 6,8M€ en 2012, où InnoBio, un fonds souscrit par l'État et de grands laboratoires, met 3M€. Le 3 octobre, CDC Entreprises, la filiale de la Caisse des dépôts qui gère ce fonds, et qui deviendra Bpifrance l'année suivante, entre au conseil de Biom'up.
1,5M€ levés
Le consultant parisien accompagne déjà Biom'up dans la recherche d'investisseurs.
3M€ levés
Avec Mérieux et la Sham, l'assureur des hôpitaux.
6,8M€ levés
InnoBio, un fonds souscrit par l'État et de grands laboratoires, met 3M€. Le 3 octobre, CDC Entreprises, future Bpifrance, entre au conseil.
Les caisses se vident
1,1M€ en banque au début de l'année. Les actionnaires se tournent vers Étienne Binant.
En 4 ans, Biom'up a donc levé 11,3M€. De quoi payer la recherche mais pas assez pour ouvrir les États-Unis. Alors en 2014, les actionnaires se tournent vers le consultant parisien qui accompagne Biom'up depuis 2008 dans la recherche d'investisseurs. Étienne Binant.