💥 Zero Bullshit
Chapitre 05

Les copains d'abord

Les contrats retrouvés par Zero Bullshit, signés de 2008 à 2013 par Jet Metal45, Tactique Creafab46, Glowbl47 et CMLE, alias Dermomed48, le confirment : le fixe est toujours là, et souvent acquis dès la signature. Chez Dermomed, il atteint 25K€, plus 20K€ pour le dossier de présentation.

Mais Biom'up a droit à un tout autre traitement. En plus de ses prestations, Globe avance les frais de son client. En 2012, 4 ans après le début de sa mission, la société dépense pour lui (ou lui avance, selon l'appréciation de chacun) 890,2K€ en déplacements, hôtels, restaurants et cadeaux. Puis 980,2K€ l'année suivante. Tout ça avant que Binant ne prenne la tête de la medtech. Ces montants dépassent même la facturation.

Alors, pourquoi avancer autant d'argent à Biom'up sans se faire rembourser ? Face au fisc, Globe le présentera comme un pari : sans ces avances, Biom'up, qui perd beaucoup d'argent, n'aurait jamais réussi sa levée de fonds de 2015, et c'est cette levée qui devait la payer en retour11. Un drôle de pari pour un leveur de fonds, dont le métier est de trouver de l'argent à ses clients, pas d'avancer leurs frais.

Le pari, en tout cas, rapporte. En 2015, selon Globe, Biom'up lui verse 892,1K€, sa plus grosse année. À 500€ près, ce que Globe lui a facturé en 4 ans, de 2010 à 2013. Sébastien Grandin le confirme à Zero Bullshit :

« En 2015, la levée de fonds d'un montant de 30 M€ organisée par Globe au bénéfice de Biom'up a donné lieu à un bonus. »

Sauf que Globe est déjà en train de sombrer, avec Isia Films, la société d'Isabelle Adjani de l'épisode 2. Isia est liquidée en octobre 2014, et en 2017, la justice fusionnera les 2 sociétés, insolvables depuis septembre 201449. Les 892,1K€ de Biom'up arrivent donc chez une société qui ne peut déjà plus payer ses dettes. Le liquidateur de Globe ne réclamera pourtant jamais à Biom'up les frais que Globe lui a avancés. Face au fisc, il défendra même leur abandon.

Mais le fisc n'y croit pas. Pour l'administration, Globe a fait à son client un cadeau sans contrepartie. Il ajoute aux bénéfices imposables de Globe 132,5K€ puis 414,7K€ de recettes auxquelles elle a renoncé. Il découvre aussi qu'en 2010 et 2011, Globe a remboursé à Grandin, son président, plus de 1,15M€ de frais réglés avec ses cartes personnelles, sans tout refacturer. Le reste, il le traite comme des dépenses personnelles du dirigeant11. En juin 2020, la justice confirme le redressement de Globe, avec une pénalité de 40% pour manquement délibéré11. En 2021, elle annule en revanche l'impôt réclamé à Grandin lui-même, parce que le fisc n'a jamais dit quelles dépenses il rejetait50. Sébastien Grandin assure que ses contrôles fiscaux ont tous abouti à une absence de redressement ou à l'annulation des demandes du fisc. Pas celui de Globe.

Pendant que Globe coule, une autre société de Grandin prend le relais : SG Conseils, créée en avril 2014 et détenue à 100% par Grandin. Elle facture Biom'up dès sa première année : 121K€ en 2014.

Puis tout bascule en 2015. À part le bonus de la levée, les honoraires de Binant quittent d'un coup Globe, une société insolvable, pour SG Conseils, toute neuve : 1,81M€ cette année-là. Globe ne disparaît pas tout à fait : des factures à son nom ou à son adresse sont encore réglées par Biom'up, via les notes de frais de Binant.

Extrait d'un rapport interne sur les honoraires versés à Étienne Binant. SG et SG Conseils sont la même entité.

SG Conseils a-t-elle simplement récupéré le contrat de Globe ? Un ex-salarié de Biom'up qui connaît bien les comptes de l'époque est catégorique :

« Au départ, Globe c'était [la] société [d'Étienne Binant], pour ses prestations. SG facturait pour des aménagements de bureaux ou de design. En 2015 [Binant] a demandé à changer la structuration de facturation, en parallèle des facturations pour les bureaux de [Sébastien Grandin] »

Pour la même prestation ? La réponse est formelle.

« Oui. »

Quand Biom'up commence à salarier Binant, en 2016, les factures retombent : 329K€ en 2016, 96K€ en 2017. En 2018, SG Conseils et une autre société, Be Born, dont Zero Bullshit n'a trouvé aucune trace, facturent encore 230K€ au groupe, qui les range parmi ses « parties liées »51. Grandin a pourtant déjà un autre métier : jusqu'en janvier 2019, il dirige le Studio Putman, une agence de design. Chez Biom'up, un ancien cadre le décrit pourtant comme « l'homme de l'ombre, qui orchestre tout en arrière-plan ».

Grandin, lui, assure à Zero Bullshit que Binant « n'a jamais été rémunéré par SG Conseils », qui faisait selon lui de la communication, des relations publiques et de l'aménagement d'espaces. Ces travaux d'aménagement, plusieurs anciens salariés les confirment. Mais ils n'expliquent pas les montants, qui n'ont jamais été mis en concurrence.

À partir de 2015, ajoute Grandin, la rémunération de SG Conseils « était chaque année portée à la connaissance du conseil d'administration », et déclarée publiquement comme « partie liée » de Binant, « conformément à la loi ». Sauf que la loi ne se contente pas d'informer le conseil. Quand une société traite avec une entreprise dans laquelle son directeur général a un intérêt, même indirect, le conseil doit autoriser la convention, puis les actionnaires l'approuver en assemblée52. Or aux actionnaires, personne ne présente de convention avec SG Conseils, ni en 2016, ni en 2017.

Binant, lui, est salarié de Biom'up depuis 2016. Et en 2 ans, sa paie est presque multipliée par 3. Au titre de 2016, il touche 390,8K€. Au titre de 2017, 697,6K€, primes comprises, plus des actions gratuites valorisées 447,6K€21. Au titre de 2018, 1,08M€, prime exceptionnelle comprise. De 2014 à 2018, Biom'up a ainsi versé au moins 5,5M€ à Binant et aux sociétés de son compagnon, dont plus de 2,3M€ versés à SG Conseils.

La paie d'Étienne Binant chez Biom'up, primes comprises, hors actions gratuites

Récap des montants, compilés par Zero Bullshit.

Mais Binant et Grandin ne sont pas les seuls à facturer des prestations à Biom'up. Le DAF, João-Paulo Alves32, passe par BC Consulting53. En 2017, BC Consulting facture 153K€ à Biom'up. En 2018, 508K€51, alors qu'Alves n'est plus DAF depuis janvier. C'est près de 80% du chiffre d'affaires de BC Consulting d'octobre 2017 à septembre 2019.

Autour de Binant, il y a aussi Dustin Sobie. Pour tout le monde, c'est son assistant personnel. Binant lui-même le présente ainsi, son « PA », à l'entourage de Jeffrey Epstein en mai 201654. Sur 7 organigrammes consultés par Zero Bullshit, il n'apparaît jamais. Mais Biom'up le paie cher. Il lui facture 127K€ en 2016, puis 263K€ en 2017, par une société à lui. Ensuite, elle le salarie directement55.

En mai 2016, et à plusieurs reprises sur cette période, Étienne Binant présente Dustin S. comme son PA (personal assistant) et jamais comme un Chief of Staff.

Quand sa rémunération commence à faire tiquer, Dustin Sobie serait devenu « Chief of Staff », une sorte de bras droit du DG. C'est ce titre que Binant met en avant auprès de Zero Bullshit, pour justifier un salaire « standard pour ce poste dans un environnement anglo-saxon ». En mars 2019, la direction assure même aux experts des élus qu'il s'occupe du marketing depuis 2012. Ils n'en trouvent aucune trace. Elle reconnaît en revanche qu'il conduit la voiture de Binant, qui n'a pas le permis.

Dès 2015, ses billets d'avion, jusqu'au Canada et en Thaïlande, et ses nuits d'hôtel passent dans les notes de frais de Binant. Il est même du voyage plus tôt. Fin 2014, Biom'up tient un séminaire dans un hôtel Aman, en Grèce. Autour de la table, le directeur financier, des médecins, et Dustin Sobie, venu avec sa compagne de l'époque, se souvient un participant. Il n'a alors aucun rôle dans la société, et se présente sur internet comme prof de yoga.

Quand Binant se rend à San Francisco pour la conférence santé de JP Morgan, Dustin Sobie veille par exemple à ce que les bonnes enceintes arrivent dans la suite de Binant, pour que celui-ci puisse y faire son sport, se souvient un ancien membre du comité de direction. Et en mai 2016, 2 jours après l'avoir présenté comme son « PA », Binant l'emmène chez Jeffrey Epstein, pour préparer Prytanee, une affaire sans rapport avec Biom'up. Mais c'est quand même Biom'up qui réglera la nuit d'hôtel au Mercer.

Et le lien Binant/Sobie survit à Biom'up : en 2021, 18 mois après sa liquidation, Dustin Sobie figure parmi les mécènes de l'AROP, l'association des mécènes de l'Opéra de Paris, dans le programme où Binant et Grandin apparaissent parmi les 4 « grands philanthropes » du fonds de dotation de l'Opéra56.

Les remerciements de l'Opéra national de Paris et de l'AROP, dans le programme du Soulier de satin, en mai 2021.

Dustin Sobie est aussi l'associé de Binant dans sa holding, Jaffnah, qui détient des actions de Biom'up. En 2017, d'autres le rejoignent : William Spotnitz, le directeur médical, autorisé, comme Dustin Sobie, à utiliser la carte Delta Private Jets de Binant, Valérie Centis, la directrice scientifique, Simon Schwaighofer, le VP des ventes en Europe, Paul McAfee et Steven Colquhoun, du comité scientifique. Le fils de Spotnitz, Russell, travaille lui aussi pour Biom'up57.

Les voilà associés de leur patron, dans une holding actionnaire de la société qui les emploie ou les rémunère. Aucun n'apporte d'argent frais : chacun transforme en actions ce que la holding lui doit, au montant que fixe Binant lui-même, 347,7K€ en avril, 783,2K€ en décembre. FSNB Conseil, la société de François Sarkozy, le frère de Nicolas, entre aussi. En un an, la participation de Jaffnah dans Biom'up passe de 922,5K€ à 1,72M€.

Créances converties en actions de Jaffnah en 2017, et rôle de chaque souscripteur chez Biom'up21.

Jaffnah ne sert qu'à détenir des actions. Pourtant, en 2015, elle paie 123K€ de transports et 128,1K€ d'hôtels. Elle rémunère aussi des « apporteurs d'affaires » : 98K€ en 2015, 50,4K€ en 2016, 39,6K€ en 2017.