« Ce serait bien que l'État s'assure que ce savoir-faire reste en France », plaidait en novembre 2019 Philippe Pradal, l'avocat des salariés qui ont porté plainte contre X. Ils sollicitaient un rendez-vous auprès du délégué interministériel aux restructurations d'entreprises, en rappelant que Bpifrance était le premier actionnaire de Biom'up. 7 ans plus tard, Zero Bullshit a posé la question à Bpifrance : combien d'argent public est entré dans Biom'up, et qu'en reste-t-il ?
En octobre 2024, Zero Bullshit a été le premier média à chiffrer l'argent public injecté dans Ynsect. À l'époque, beaucoup de commentaires reprochaient à la rédaction de ne rien comprendre, parce qu'une deeptech ne se financerait pas comme un SaaS. Évidemment que c'est vrai. Que l'État et l'Europe aient été massivement sollicités n'est pas forcément un problème : c'est leur rôle de parier là où le privé hésite, là où les résultats tardent. Le problème, c'est que cet argent a été mal suivi, et qu'aux premières difficultés, personne n'a osé dire stop, comme piégé par le biais des coûts irrécupérables. Pire, les investisseurs ont préféré financer des tours réduits, qui ne permettaient à aucun moment de mener le projet à bien, mais qui servaient de bridge, plutôt que de prendre le risque de tout arrêter.
Chez Biom'up, ce sont les montants dépensés par Étienne Binant qui posent problème. Parce que oui, ils sont débilement élevés. L'argent a été mal dépensé par Binant, qui a fait prévaloir son confort avant celui de la société : rien ne justifie des jets Paris-Lyon ni des nuits d'hôtels dans des palaces à plusieurs milliers d'euros.
Si Biom'up avait été sa boîte, financée par son argent ou celui d'investisseurs privés, alors pourquoi pas. Au pire, le fisc fera son travail. Mais Biom'up a été largement financée par de l'argent public. Et forcément au premier plan : el famoso Bpifrance.
La banque publique a siégé au conseil de Biom'up de 2012 à l'été 2018, et en était le premier actionnaire. Les experts des élus du personnel le rappelaient dès mars 2019 : dans Biom'up, « la collectivité nationale a investi ».
Bpifrance n'a pas donné de chiffre. Zero Bullshit a donc fait le calcul à partir des dizaines de milliers de pages des milliers de documents Biom'up.
Soit au moins 24M€ mis en capital par Bpifrance et par le fonds qu'elle gère, dont environ 19,9M€ d'argent public, et 3,1M€ prêtés.
Que reste-t-il de cette mise ? Fin 2018, alors que la société commençait à s'effondrer, Bpifrance détenait encore 21,83% du capital, soit 3,1M d'actions. Elle en a ensuite revendu 439K, dont au moins 178K à partir du 4 octobre 2019, 3 semaines avant la cessation des paiements91. Biom'up avait pourtant prévenu, en juillet, que sa trésorerie ne tiendrait pas au-delà de septembre92. Combien ces ventes ont rapporté ? Bpifrance ne l'a pas dit. Selon le prix de vente, de l'ordre de 0,3M€ à 1,4M€. Les 2,68M d'actions restantes ne valent plus rien depuis décembre 2019.
S'y ajoute l'argent de l'État et de l'Europe : 2M€ de subventions de 2005 à 2018, et 4,35M€ de crédit d'impôt recherche versés fin 2018.
Pour connaître le chiffre exact, Zero Bullshit a tenté depuis la mi-août de faire réagir Bpifrance : une institution publique, qui investit l'argent public et qui en est financée.
Pendant 6 semaines, malgré près d'une dizaine de relances, Bpifrance n'a servi qu'un giga bullshit. Le service de presse s'en est tenu à des accusés de réception. Et à la direction juridique, Zero Bullshit a demandé des documents, comme la loi le permet.
La loi permet à n'importe qui de demander à une administration, ou à une société privée chargée d'une mission de service public, les documents liés à cette mission, sans avoir à se justifier. C'est le Livre III du CRPA. En cas de refus, la Commission d'accès aux documents administratifs, la CADA, peut être saisie. Mais son avis n'oblige personne.
Bpifrance y est soumise pour tout ce qui touche à ses missions. En 2021, la CADA l'a rappelé : la société anonyme est « une personne privée chargée de missions de service public »93. Le 19 août 2026, Zero Bullshit a donc demandé à sa direction juridique les contrats signés avec Biom'up, les décisions d'aide à l'innovation, l'état des sommes versées et jamais recouvrées, les notes de frais de l'ancien DG, et le répertoire des informations publiques que la loi impose de publier et de mettre à jour chaque année.
Le 4 septembre, la direction juridique du groupe oppose un refus sur toute la ligne, dans une lettre estampillée « C2 CONFIDENTIEL ». Et franchement, parce qu'on est sur un bullshit super-sayan et qu'on en a un peu marre, bah on vous la donne en exclu et en intégralité.
Attention, ne reproduisez pas ce bullshit chez vous, celui-là a été produit par des professionnels.
Direction juridique du groupe Bpifrance, « C2 CONFIDENTIEL »
« Nous revenons vers vous comme convenu en réponse à votre courriel en date du 19 août 2026 dans lequel vous nous demandez, sur le fondement des dispositions du Livre III du Code des relations entre le public et l'administration (CRPA), la communication de documents relatifs à l'investissement de Bpifrance dans la société Biom'up ainsi que de documents ayant trait à Monsieur Etienne Binant, ancien dirigeant de cette société.
Nous relevons à titre liminaire que votre demande porte sur un ensemble particulièrement large de documents, de nature et d'origine diverses, couvrant tant les relations entre Bpifrance et la société Biom'up que des informations relatives à ses filiales et à un ancien dirigeant. À cet égard, l'ensemble des documents visés ne relève pas nécessairement de la catégorie des documents administratifs communicables au sens du CRPA. Leur qualification doit être appréciée au regard des missions exercées par Bpifrance ainsi que des dispositions légales applicables.
Après examen des différentes catégories de documents visées par votre demande, il apparaît que les documents détenus par Bpifrance susceptibles d'entrer dans son champ sont soit exclus du droit d'accès prévu par le CRPA, soit couverts par les secrets protégés par les articles L.311-6 et L.311-7 du même code.
Concernant les documents relatifs à la société Biom'up, l'application combinée des articles L.311-6 et L.311-7 du CRPA prévoit que le droit de communication des documents administratifs s'exerce, lorsqu'il est demandé par un tiers, dans le respect du secret des affaires, lequel comprend notamment le secret des procédés, des informations économiques et financières ainsi que des stratégies commerciales ou industrielles. Tout document dont la communication porterait atteinte à ces intérêts protégés ne peut être communiqué.
Par ailleurs, la circonstance que la société concernée ait fait l'objet d'une liquidation judiciaire ne saurait, à elle seule, faire disparaître les intérêts protégés par la loi ni rendre communicables des informations couvertes par les exceptions prévues par le CRPA.
Concernant les documents ou informations individualisés relatifs à Monsieur Etienne Binant, l'article L.311-6 du CRPA prévoit également que ne sont communicables qu'à l'intéressé les documents dont la communication porterait atteinte à la protection de la vie privée ou feraient apparaître le comportement d'une personne dès lors que la divulgation de ce comportement pourrait lui porter préjudice.
S'agissant d'une éventuelle communication partielle après occultation, celle-ci ne peut intervenir que si les mentions demeurant communicables conservent un caractère intelligible et si les occultations ne permettent pas de déduire indirectement les informations protégées. En l'espèce, les informations couvertes par les secrets protégés apparaissent étroitement imbriquées aux autres éléments des documents susceptibles d'entrer dans le champ de votre demande. Leur occultation conduirait soit à révéler indirectement les informations protégées, soit à priver les documents de leur portée informative et de leur utilité.
S'agissant enfin de votre demande relative au répertoire des informations publiques mentionné aux articles L.322-6 et suivants du CRPA, celle-ci a fait l'objet d'un examen distinct. Bpifrance ne détient pas de document communicable susceptible de répondre à votre demande dans les conditions que vous sollicitez. La référence aux dispositions précitées et aux avis de la CADA que vous mentionnez n'est dès lors pas de nature à modifier l'analyse exposée ci-dessus.
Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, il ne nous est pas possible de donner une suite favorable à votre demande.
Vous pouvez, si vous entendez contester cette décision, saisir la Commission d'accès aux documents administratifs (CADA) conformément aux dispositions applicables du CRPA. »
Voilà. Sauf que la loi a justement été écrite pour que chacun puisse constater ce qui est fait de l'argent public. Et Bpifrance, comme plusieurs ministères l'ont déjà fait avec Zero Bullshit ou d'autres, invoque un intérêt supérieur pour taire des informations qui ne menacent pas l'État, seulement ceux qui ont géré cet argent.
Le secret des affaires, d'abord, pour une société liquidée depuis décembre 2019, dont l'action vaut 0, dont les actifs ont été cédés, et qui n'a plus ni produit ni salarié. Les affaires de qui, au juste ? La vie privée d'Étienne Binant, ensuite, et ce « comportement » dont la divulgation « pourrait lui porter préjudice ». Le comportement en question, ce sont des frais réglés par une société dont Bpifrance était le premier actionnaire, et que le liquidateur a qualifiés de « dépenses somptuaires ». Binant a accepté de verser 600K€ pour mettre fin à l'action du liquidateur. Quant à noircir les passages sensibles, inutile : les informations protégées seraient « étroitement imbriquées » au reste. Tout est secret, donc rien ne sort.
Le jour même du refus, le directeur juridique du groupe promet de se rapprocher « des équipes qui suivaient cette participation », pour répondre à une seule question de Zero Bullshit sur le rôle de Bpifrance au conseil. Relancé 2 fois, il finit par écrire, le 29 septembre, n'avoir rien d'autre à partager « que les réponses qui vous ont déjà été apportées ». Le lendemain, Zero Bullshit saisit la CADA, qui ne s'est pas encore prononcée. Le service de presse, lui, envoie 3 lignes le 1er octobre, 6 semaines après la première demande : il n'a « pas de commentaires supplémentaires à apporter ». Le même jour, Zero Bullshit dénonce sur LinkedIn le refus de Bpifrance.
Et là, magie. Le dimanche 4 octobre, à 14h12, Bpifrance a soudain beaucoup à dire, dans une longue chronologie de l'action de ses représentants au conseil, racontée tout au long de cet épisode. Ils auraient été « parmi les premiers et les plus actifs à les identifier, les documenter, les contester ». Elle assure en détenir « l'ensemble des preuves écrites ». Certes. Mais Bpifrance ne les a pas jointes.
La demande de documents
Contrats, aides, sommes jamais recouvrées, notes de frais de l'ancien directeur général, répertoire des informations publiques.
Refus sur toute la ligne
Une lettre « C2 CONFIDENTIEL ». Le directeur juridique promet une réponse sur le rôle de Bpifrance au conseil.
« Rien d'autre à partager »
Après 2 relances.
Zero Bullshit saisit la CADA
Elle ne s'est pas encore prononcée.
3 lignes du service de presse
« Pas de commentaires supplémentaires ». Le même jour, Zero Bullshit dénonce le refus sur LinkedIn.
Soudain, une longue chronologie
Bpifrance assure détenir « l'ensemble des preuves écrites ». Elle ne les joint pas.