💥 Zero Bullshit
Chapitre 07

Titanic

Depuis l'affaire du déménagement parisien, la situation sociale est explosive. Tout l'été, les salariés multiplient les courriers et les alertes. Le 18 octobre 2018, leurs élus déclenchent un droit d'alerte : la direction doit leur expliquer où va l'entreprise.

Sur le papier, la caisse tient encore : 28,8M€ fin octobre. Et le produit marche : Hemoblast est arrivé dans les blocs américains. Mais il se vend au compte-gouttes, et la société continue de dépenser comme si elle était déjà rentable.

Les 28,8M€ ne suffiront pas, et le conseil le sait. Lors du conseil du 5 décembre, plusieurs administrateurs le disent clairement : l'argent manquera à partir de septembre 2019. Dans 9 mois. Près de 4M€ sortent chaque mois, quand il en rentre à peine 100K€. Pire : si la trésorerie passe sous 8M€, Athyrium peut lui réclamer l'intégralité de son dû.

Ce 5 décembre, le conseil ratifie aussi 2 chèques. Le premier est pour les salariés. Leurs bons leur permettaient d'acheter des actions Biom'up à 8,40€. Le cours est tombé bien plus bas : ils ne valent plus rien. Pour qu'ils y renoncent, Biom'up leur verse 4,20€ par bon, 418,2K€ à se partager. Les dirigeants, eux, renoncent aux leurs sans indemnité.

Le second chèque est pour Binant, et pour lui seul : une prime de 490,1K€ net, pour « services exceptionnels » rendus entre mars 2015 et septembre 2018. La filiale américaine l'a déjà payée, en dollars. Le conseil ne fait que dire oui après coup, à l'unanimité. Karl Nägler, qui préside le comité censé proposer cette prime, ne se connecte même pas : il a confié sa voix à Binant. Votent Jan Øhrstrøm, Marie-Claire Janailhac-Fritsch, Erin Gainer et Caroline Lang. Ce n'est pas la première fois que l'argent part avant le feu vert : en 2017, sa prime pour le dossier de la FDA est versée en mars, et validée en septembre. Binant, lui, assure que toutes ses primes ont été approuvées avant comme après leur versement.

Les 2 chèques ratifiés par le conseil le 5 décembre 2018

Tous les salariés se partagent 418K€. Binant, seul, en touche 490K€, le jour où le conseil constate que l'argent manquera dès septembre. Binant se défend auprès de Zero Bullshit :

« Comme tous les ans depuis sa création, elle devait se refinancer en cours d'année, ce que sous ma direction elle avait toujours réussi à faire. Il est donc logique que mon bonus ait été voté par le conseil d'administration et ratifié par les actionnaires, tous mes objectifs ayant été atteints. »

En 2018, les hémostatiques de Biom'up ont rapporté 627K€. Son propre contrat américain ne prévoyait pourtant de bonus qu'à partir de 2M€ de ventes d'Hemoblast.

Reste à trouver de l'argent, et vite. 5 jours après ce conseil, Biom'up boucle une levée de fonds en urgence : 7,7M€, à peine 2 mois de dépenses. Les investisseurs paient l'action 4,80€, contre 11€ en février : en 10 mois, Biom'up a perdu plus de la moitié de sa valeur. Athyrium en prend pour 5M€, Financière Arbevel pour 2M€.

2 mois plus tard, en février 2019, le conseil accorde à Binant une rallonge : pour 1 an, 174K€ de fixe en plus, et 25K$ par mois pour se loger à New York, où l'activité doit décoller. Jusque-là, il y descendait au Mercer, à SoHo, aux frais de Biom'up. 25K$, c'est « le coût moyen d'un loyer à New-York », assure le conseil68. Au même moment, à Manhattan, la moitié des baux signés en janvier l'ont été à moins de 3,3K$ par mois, remises déduites69. Binant a droit à 7,5 fois plus. Sur 1 an, l'avantage représente 300K$. Plus que tout le loyer de Saint-Priest, usine comprise. Et près de 80% de ce que Biom'up a vendu aux États-Unis en 2018, 337K€ de produits hémostatiques.

Se loger à New York, par mois, début 2019

Le problème, c'est que pendant ce temps-là, Biom'up est dans le viseur à double titre : celui du fisc, et celui de la justice.

Le fisc, d'abord. Le 15 novembre 2018, il débarque à Saint-Priest. L'administration a ouvert une vérification de comptabilité sur les exercices 2015, 2016 et 2017. Et elle a du mal à s'y retrouver : pour une bonne partie des dépenses de Binant, il n'existe aucun suivi, racontent plusieurs anciens de Biom'up. Un ex-salarié parle d'un contrôle « catastrophique » : plusieurs membres du service comptable semblent tomber des nues. Pour répondre aux contrôleurs, Biom'up paie une fiscaliste et des avocats, qui repointent une à une les notes de frais du DG. Bien souvent sans le moindre reçu, raconte un ancien cadre dirigeant. Selon une source proche du fisc, les contrôleurs s'arrêtent entre autres sur 3 postes :

  • Les déplacements et frais de Binant, notamment vers les États-Unis ;
  • Les nombreux événements organisés à l'Opéra de Paris ;
  • Et la rémunération de Dustin Sobie

Le lendemain de Noël, l'administration rend ses premières conclusions : elle remet en cause la déductibilité de 3,5M€ de dépenses, pour la seule année 2015. Biom'up conteste mais provisionne tout de même 425K€. Binant assure que le fisc aurait fini par abandonner « environ 90% de ses réclamations ». Ses chiffres portent sur 2016 et 2017, pas sur 2015, l'année des 3,5M€. Et devant la justice, le liquidateur s'appuie bien sur ce redressement fiscal55. Les factures de SG Conseils, assure Sébastien Grandin, ont été admises par le fisc comme « déductibles et légitimes ».

Les salariés se heurtent au même mur. Les experts mandatés par leurs élus veulent savoir où passe l'argent des voyages. La direction leur répond qu'elle n'a aucune liste des frais de déplacement. Les factures ? Sur place. Les copies promises s'arrêtent au 4e fichier, sur 570. Alors ils piochent : 22 pièces sur les 342 du compte de frais de Binant, de 2015 à 2017. 2018, ils ne le voient pas, pas plus que le fisc. Qui voyageait, pour quoi faire, pour quel résultat : leurs questions restent sans réponse écrite. Ils finissent par écrire leurs « interrogations sur la nature et/ou le caractère approprié et proportionné d'un certain nombre de dépenses ». Chez les experts-comptables, c'est un signal d'alarme.

Puis le mercredi 27 mars 2019, la police arrive à son tour : la brigade financière débarque à Saint-Priest et perquisitionne Biom'up. Pourquoi ? La plupart des salariés, et même certains cadres, l'ignoreront pendant des années. Peut-être même jusqu'à cette publication. Les comptes de Biom'up « ont toujours été certifiés sans réserve », rappelle d'ailleurs Binant à Zero Bullshit. C'est exact. En tout cas, à sa connaissance. Parce que l'un des commissaires aux comptes a des doutes. Assez pour alerter la justice. En réalité, tout ça remonte à plusieurs années.

En 2017, Ernst & Young est nommé commissaire aux comptes de Biom'up, en vue de l'IPO. En auditant les comptes consolidés de 2016, établis pour l'IPO, ses équipes tiquent sur les dépenses de Binant, selon plusieurs sources recoupées par Zero Bullshit. Elles demandent des justifications par lettre recommandée. Biom'up répond de manière lacunaire, sans entrer dans les détails. La réaction de la direction financière est « très agressive », raconte un ancien cadre dirigeant. Une réunion au sommet est organisée. Puis Ernst & Young fait ce que la loi lui impose : il signale les faits au parquet.

Quand Biom'up entre en Bourse, quelques mois plus tard, ni le conseil, ni les investisseurs, ni les salariés n'en savent rien. Bpifrance, qui siège au conseil, assure aujourd'hui n'avoir « jamais eu connaissance de l'existence de faits potentiellement répréhensibles par la loi ». 2 anciens administrateurs, un élu du personnel et un expert du cabinet mandaté par les élus disent la même chose. Binant lui-même n'avait aucune raison d'être informé du signalement. C'est pourtant ce signalement qui amène la police à Saint-Priest, ce mercredi matin, selon plusieurs anciens. Et probablement le fisc, quelques mois plus tôt. Une ex-salariée présente ce jour-là raconte :

« Ça a été extrêmement violent. Pas les policiers en eux-mêmes, mais les voir débarquer avec les voitures, les uniformes, les pistolets, etc. Nous, on était juste une petite PME qui essayait de s'en sortir malgré une direction absente. »

Dans l'urgence, la direction prépare un communiqué, au cas où la presse l'apprendrait. Personne ne l'apprend. L'info ne fuite pas. Jusqu'à aujourd'hui. Binant, lui, file aussitôt consulter un avocat, Antonin Lévy, raconte un ancien cadre. Le même Antonin Lévy, fils de Bernard-Henri et grand donateur de l'Opéra de Paris, qui, 7 ans plus tard, écrira pour lui à Zero Bullshit.

Les grands donateurs de l'Opéra de Paris. Surlignés : Sébastien Grandin et Antonin Lévy.

D'anciens salariés sont entendus, dans le cadre d'une enquête pour abus de biens sociaux. L'un d'eux passe 5H à Nanterre, face à des policiers de la brigade financière de Lyon montés pour l'occasion. Ils lui mettent sous le nez des factures qu'il n'a jamais vues. Un séjour au Cheval Blanc. Une arrivée en hélicoptère. Des vols en première classe sur Air France. Un voyage en Polynésie, juste avant Noël. Du ski en Nouvelle-Zélande. Au moins 2 anciens racontent aussi que les enquêteurs leur ont mis sous les yeux des vidéos d'Étienne Binant dévalant des pistes de ski. Et les factures qui vont avec.

La pression monte aussi sur Binant lui-même. L'histoire avait d'ailleurs été partiellement racontée dans le premier épisode. Mais pas trop, pour ne pas divulgâcher la suite. Parce que 13 jours après la perquisition, le 9 avril 2019, il écrit en urgence à Darren Indyke, l'avocat de Jeffrey Epstein. Epstein est en copie. Il fait l'objet d'un contrôle fiscal, explique-t-il, et doit prouver qu'il n'est pas le vrai propriétaire de Prytanee. Il veut éviter que le fisc le croie en train d'utiliser des sommes « non déclarées » qui seraient en fait les siennes. 4 minutes plus tard, Epstein le recadre : c'est à l'avocat de Binant de contacter Darren, pas à Binant lui-même. En réalité, Epstein est déjà au courant, par Caroline Lang, et lui a déjà donné ses consignes. Cette affaire scellera la fin de la relation entre Binant et Epstein.

D'ailleurs, ces quelques lignes semblent gêner Binant. Parce que le 23 septembre 2026 ses avocats ont demandé à ceux de Zero Bullshit, dans la langue de Victoria Beckham, de supprimer les passages indiquant « qu'une procédure fiscale visant la relation entre Monsieur Binant […] et Prytanée a existé ou existe actuellement ».

L'enquête, elle, est toujours en cours. Interrogé, puis relancé, Étienne Binant s'en tient à une phrase :

« Une procédure […] reste en cours et doit se poursuivre sereinement. »

1 mois plus tard, Binant n'est plus là. Son départ a été négocié en urgence par des avocats, raconte un ancien cadre dirigeant. Le 30 mai 2019, il signe un accord de séparation et quitte sur-le-champ la direction générale et le conseil. En fin d'après-midi, dans un hôtel de l'aéroport de Roissy, le conseil en prend acte. Caroline Lang suit la séance en visio. Jan Øhrstrøm, le président du conseil, prend les commandes, et remercie Binant « pour son action au sein de [Biom'up] ». Même la version publique est écrite d'avance, jointe à l'accord : il part « pour se consacrer à de nouveaux projets »70. D'autres participants décrivent un conseil lunaire, où personne ne sait ce que va devenir la société. Et elle va très mal, de l'aveu de tous ceux qu'a interrogés Zero Bullshit.

Binant, lui, assure avoir laissé une entreprise en bonne santé :

« Fin 2018, avant mon départ, elle disposait de plus de 60 M€ d'actifs et de 30 M€ de trésorerie. »

À son départ, Biom'up avait encore, selon lui, « une trésorerie importante », des fonds propres positifs et des lignes de crédit « encore intactes ». Certes, les chiffres de fin 2018 sont exacts. Mais ils cachent l'essentiel. Cette année-là, Biom'up a fait entrer 51M€, en levant des fonds et en empruntant, pour finir l'année avec moins d'argent qu'au début. Fin mars 2019, il ne lui reste que 17,9M€. Et fin mai, quand Binant s'en va, 7,7M€, selon un audit commandé dans la foulée par la nouvelle direction. C'est déjà moins que les 8M€ qu'Athyrium exige de garder en caisse. S'y ajoutent, selon une estimation interne, 4,5M€ de factures de fournisseurs en retard de paiement. Sans argent frais, et vite, la cessation des paiements est certaine.

La caisse de Biom'up, aux dates connues

Les auditeurs découvrent aussi une société qui ne clôture pas ses comptes chaque mois. Certaines factures ne sont même pas enregistrées. Et pour une partie des dépenses exceptionnelles héritées de l'ancienne direction, personne n'a d'explication. Pour tenir jusqu'à fin 2020, préviennent-ils, il faudrait trouver environ 40M€. La nouvelle direction décide de quitter les bureaux de Paris et de New York, pour moins cher.

Reste Caroline Lang. En juin, les actionnaires réunis en assemblée refusent de confirmer son entrée au conseil, par 6,4M de voix contre 4,3M. Une « humiliation » selon un ex-membre du board. Cela dit, c'est la seule résolution qui tombe. La paie 2018 de Binant, elle, passe de justesse, à 270K voix près sur 10,8M. La preuve, selon Binant, de « la satisfaction » des actionnaires, « y compris après mon départ ».

Fin juin, Biom'up demande au tribunal de commerce de Lyon de l'aider à trouver un investisseur ou un repreneur. Tout l'été, rien ne vient. Plus personne ne veut acheter d'actions. Sans surprise ni capacité à payer ses dettes, Biom'up finit en redressement judiciaire le 30 octobre.

Le jugement du tribunal de commerce de Lyon, 30 octobre 2019 : il constate la cessation des paiements de Biom'up et ouvre son redressement judiciaire71.