Cette nouvelle levée de fonds sert d'abord à financer l'essai clinique qu'exige la FDA1. Sur des patients opérés du thorax, du ventre ou des jambes, il compare le soufflet de Biom'up et l'éponge de gélatine imbibée de thrombine que les chirurgiens utilisent déjà20. Au bout de 3 minutes, le saignement est arrêté chez 71,1% des patients traités avec le soufflet, contre 45,8% avec l'éponge. Au bout de 6 minutes, chez 93,1%, contre 73,5%. Les résultats sont si nets que le comité indépendant qui surveille l'essai recommande de l'arrêter avant la fin. Fin mars 2017, Biom'up envoie son dossier à la FDA20. Binant touche au passage une prime de 55,2K€21.
L'essai américain : part des patients dont le saignement est arrêté
En attendant la réponse de la FDA, l'argent fond. En 2016, Biom'up perd 14M€. Mais le plus cher reste à venir : une fois l'accord de la FDA obtenu, il va falloir fabriquer le soufflet en grande quantité et recruter des commerciaux aux États-Unis. Alors Binant a une idée : introduire Biom'up en Bourse. L'option fait son chemin et convainc les actionnaires, surtout les historiques. Pour Binant, l'IPO devait leur offrir « une liquidité immédiate et, le cas échéant, un profit substantiel ». Enfin, immédiate, pas vraiment : ils devront s'engager à ne rien vendre avant le 31 décembre 201822.
Une autre sortie existe pourtant : vendre. En 2017, avant la Bourse, 3 groupes extérieurs étudient le rachat de Biom'up, et chaque fois, toutes les équipes sont mobilisées. Un ancien cadre se souvient d'une offre à 150M€, venue d'un grand groupe américain qui a « plusieurs blockbusters » dans l'hémostase. Binant tient absolument à organiser un déjeuner, et l'y emmène. La vente ne se fera pas. Pour ce cadre, Binant n'avait « aucun intérêt » à vendre, ni à ce que « cette poule aux œufs d'or » s'arrête. Mais selon un ex-membre du board, l'offre n'aurait jamais été clairement posée. Tout en concédant que l'option de la vente n'a jamais vraiment été sur la table et qu'aucune banque d'affaires n'avait jamais été mandatée.
Après des mois de négociation, le conseil donne son accord de principe à une IPO en juin 2017. Mais elle ne se fera pas avant l'automne, et l'argent est presque épuisé. D'ici là, il faut tenir. Biom'up monte donc un bridge de 5,2M€ avec ses actionnaires et ses dirigeants, remboursé en actions le jour de l'IPO, avec 50% de remise. Tout le monde remet au pot, Bpifrance en tête avec 1,25M€ : la société « devait être refinancée au risque de disparaître », explique-t-elle aujourd'hui. Binant prête 200K€, et 300K€ de plus par Jaffnah, la holding qu'il préside. Jan Øhrstrøm, le président du conseil, et João-Paulo Alves, le DAF, mettent 50K€ chacun. Leurs actions leur reviendront à 4,75€, quand le public paiera les siennes 10,50€. La remise ne passe pas sans discussion : le vote, prévu en juillet, est repoussé en août faute de trouver un accord définitif entre tout le board.
Le prix d'une action Biom'up le jour de l'introduction en Bourse
Les comptes de 2016, eux, passent sans débat. Le 28 juin, le commissaire aux comptes chargé des comptes sociaux, Abax Conseils, les certifie sans réserve23. Il le fait, selon la déclaration de Bpifrance auprès de Zero Bullshit, « après avoir procédé à la vérification détaillée, sur pièces, des frais de transport et d'hébergement ». Pourtant en 2016, les billets d'avion ont presque quadruplé. Les hôtels, encore plus. Et depuis 2015, plusieurs administrateurs ou cadres alertent sur les dépenses. Sans grande réaction. Alors même que les caisses de Biom'up se vident.
Fin août, sans le bridge, Biom'up n'aurait plus que 600K€. Avec, il lui reste 5,8M€. Tout juste de quoi tenir jusqu'à fin novembre, pas plus. Dans son prospectus réglementaire, Biom'up doit d'ailleurs l'écrire noir sur blanc22.
Extrait du prospectus pour l'IPO de Biom'up.
Reste à convaincre le marché. Et ça, c'est le métier de Binant. Sur la centaine de personnes interrogées par Zero Bullshit pendant 14 mois, toutes, sans exception, louent (et ont payé) sa capacité à raconter une histoire pour vendre. Celle de Biom'up, il a eu presque 10 ans pour l'écrire. Alors il déroule. Hemoblast, un produit révolutionnaire, sur un marché à 2G$ que l'accord de la FDA mi-2018 permettra d'aborder, pour aller chercher 15% en 5 ans. En commençant par une partie des hémostatiques, aux États-Unis et dans quelques pays européens, Biom'up vise 180M$ de ventes par an. Et l'argent de l'IPO servira principalement à recruter des commerciaux, notamment aux États-Unis, afin d'activer les ventes. Et pour finir de rassurer les investisseurs, Binant a un dernier atout : les actionnaires historiques promettent de prendre près d'un tiers des actions mises en vente, pour 10,1M€. Dont 5M€ pour Bpifrance et 100K€ pour Jaffnah.
Après des semaines de roadshow, le carnet de commandes s'ouvre le 26 septembre. Pendant 2 semaines, les investisseurs (particuliers compris) préachètent leurs actions, entre 9,50 et 11,50€ pièce. La promo médiatique débute en même temps. 2 jours après l'ouverture, Binant passe sur TV Finance, quitte à enjoliver. Il parle d'une étude « sur 412 patients aux États-Unis »24, chiffre que Biom'up a aussi mis dans son prospectus, alors que l'essai n'en a inclus que 258. Mais peu importe. Binant fait exactement ce pourquoi il a été placé à la tête de Biom'up : vendre la boîte.
Et quand il n'est pas dans les médias, il reçoit. Un exercice qu'il adore. Le 21 septembre, 5 jours avant l'ouverture des commandes, l'Opéra de Paris ouvre sa saison de danse par un gala, suivi d'un dîner dans le Grand Foyer. Autour de Mélanie Laurent, Charles Berling, Lenny Kravitz ou Charlotte Casiraghi, Biom'up y invite 8 personnes. Pour près de 40K€, selon un ancien salarié. Un ordre de grandeur validé par un auditeur qui n'a plus accès aux documents. Parmi les invités, l'énarque Mathieu Gallet, qui dirige alors Radio France. Sur une photo de la soirée, il pose aux côtés de Sébastien Grandin.
Dîner de l'Opéra de Paris, 21 septembre 2017. Mathieu Gallet et Sébastien Grandin.
Dîner de l'Opéra de Paris, 21 septembre 2017.
Sont également présents Jack et Monique Lang, amis intimes de Binant et Grandin.
Dîner de l'Opéra de Paris, 21 septembre 2017. Jack et Monique Lang.
Selon un témoin de l'époque, Sébastien Grandin était bien à la table de Binant, payée par Biom'up. Quant aux Lang, s'il se rappelle bien les avoir vus ensemble, il ne peut confirmer qu'ils étaient à la même table. Cela dit, la proximité n'est pas une surprise puisqu'à plusieurs reprises, le couple était accompagné de Binant à l'Opéra, comme ici en décembre 2015 pour La Damnation de Faust à l'Opéra Bastille.
Représentation de La Damnation de Faust à l'Opéra Bastille, décembre 2015. Étienne Binant apparaît en arrière-plan.
Binant fréquente aussi les mécènes de l'Opéra. Le 21 juillet, à New York, il déjeune au consulat de France avec les American Friends of the Paris Opera & Ballet, venus saluer le Ballet de l'Opéra au Lincoln Center Festival.
Quant à savoir qui paye, la réponse se trouve indirectement dans les comptes de Biom'up. Le 14 juillet, la medtech lui fait un virement pour 45K€ de remboursement de frais. Puis encore 50K€ le 24. Et encore 40K€ la même semaine. Son compte de frais est d'ailleurs alors débiteur de plus de 440K€. Et pour tout le mois de juillet, il passera plus de 64K€ en frais. Un proche de la comptabilité précise que les frais pris en charge par Biom'up ce mois-là incluent au moins la nuit du 21 au 22 juillet à l'hôtel Mercer.
Quelques jours après le gala, alors que les commandes sont toujours ouvertes, Biom'up prend en charge toute la journée de foire aux vins de La Cave du Château, un caviste de l'avenue Franklin Roosevelt, à quelques minutes à pied de chez Binant. Plus de 30K€ en une journée, confie un ancien salarié. Le caviste connaît déjà la maison : au printemps, Binant a mis 3 de ses factures dans ses notes de frais à Biom'up, pour 11,5K€. Sur la même note de frais, une autre ligne, à 6,3K€, pour des bouteilles achetées chez Lavinia. Ces 4 factures ont été remboursées sans justification quant à leur usage ou leur destinataire.
Notes de frais d'Étienne Binant, remboursées par Biom'up.
Les réceptions ne se passent pas toujours à l'extérieur. Binant adore recevoir chez lui. Nombreux sont les témoins qui ont parlé de son logement, tous marqués par une lionne empaillée qui trône dans la pièce principale. Y défilent ses propres clients, des prestataires et les investisseurs qu'il veut convaincre. En février 2017, Florence Drory, qui s'occupe des relations presse de Biom'up depuis 2015 et a longtemps travaillé pour Jack Lang, coordonne un dîner avec l'équipe de campagne de Macron, pour rameuter des personnes prêtes à le soutenir.
Mais ces soirées, qui « mélangent toujours pro et perso » selon un ex-ami du couple qui est souvent venu chez eux, posent aussi la question des conflits d'intérêts. Au fil des années, une dizaine de fonds ont misé sur Biom'up, de Bpifrance à Gimv, de Turenne Capital à Lundbeckfond, et chacun a quelqu'un pour suivre le dossier et surveiller l'usage de son argent. Selon plusieurs témoins, dont certains ne se connaissent pas, Binant invitait régulièrement l'une de ces personnes, chez lui ou en dehors. Ils étaient proches, au point que le patron de Biom'up avait organisé et payé sa fête d'anniversaire.
Interrogé spécifiquement sur ces faits, Étienne Binant n'a pas répondu clairement mais a précisé ceci :
« La société n'ayant pas de bureaux à Paris jusqu'en 2019, certains événements à caractère professionnels (réunions et réceptions) y étaient organisés dans des lieux privés, y compris à mon domicile, et certains frais s'y rapportent. »
Relancé le jour de sa réponse, Binant n'a pas répondu, et ses avocats ont demandé que toutes les communications passent désormais par eux, et un délai de 7 jours supplémentaires au motif que les faits seraient trop anciens. La question avait pourtant été clairement formulée dès le départ avec toutes les autres, plusieurs jours avant. Mais aucune réponse n'a été envoyée par la suite, malgré le délai.
Interrogé sur les mêmes faits et dans les mêmes termes, l'employeur de l'homme répond :
« Les allégations évoquées concernant [l'homme] sont particulièrement graves. À ce jour, aucun élément factuel susceptible d'étayer ces allégations n'a été porté à notre connaissance. »
Extrait de la présentation commerciale pour les investisseurs.
Le 10 octobre, les commandes sont closes. Au téléphone, Jan Øhrstrøm, le président du conseil, transmet aux administrateurs le verdict des banques : la demande représente plus de 1,6x les actions proposées, « un réel succès ». Le prix est fixé à 10,50€. Biom'up vend finalement 15% d'actions de plus que prévu, et lève 38,1M€. En réalité l'essentiel vient de quelques acheteurs : chez les investisseurs professionnels, les 10 plus gros pèsent 80% de la demande, quand le retail pèse moins de 7%. « Je suis très heureux d'annoncer aujourd'hui le succès de notre introduction en bourse », déclare Binant le lendemain, en saluant « l'arrivée de nouveaux actionnaires français, européens et américains »25. Le 13 octobre, c'est lui qui sonne la cloche26. Biom'up vaut alors autour de 113M€27.
Binant sonne la cloche. En 2e en partant de la gauche se trouve Jan Øhrstrøm (président), puis Dustin Sobie à côté de la cloche. À droite de Binant se trouvent notamment Guillaume Laurent (directeur marketing), Valérie Centis (directrice scientifique), João-Paulo Alves (directeur financier) puis Laurent Higueret (Bpifrance). Tout à droite se trouve Eric Forest (PDG d'EnterNext).
À vous : 10,50€ le 13 octobre 2017, et ensuite ?
Cours de clôture de l'action Biom'up sur Euronext Paris, séance par séance.
Le succès de l'IPO permet à Binant de toucher une prime exceptionnelle de 137,6K€ en octobre, en plus des 80'100 actions gratuites qui lui reviendront en 2019. La moitié est soumise à une condition : que la FDA autorise Hemoblast avant fin septembre 2018. L'autre moitié dépend du cours de Bourse.
Sauf que le cours, justement, ne tient pas 1 semaine. Entre le 20 et le 26 octobre, Bryan Garnier, la banque d'affaires qui a mené l'IPO, rachète des actions pour soutenir le cours, entre 9,50 et 9,95€28. Au total, l'IPO rapporte près de 42,5M€ bruts. Sur l'année, les frais de ses augmentations de capital coûtent 4,4M€ à Biom'up.
Le cours, lui, continue de glisser. Le 14 novembre, l'action clôture près de 15% sous son prix d'introduction. 2 jours plus tard, Jaffnah, la holding que préside Binant, en profite pour acheter 10'000 actions en Bourse, à 9,30€ pièce, après avoir fait rentrer de nouveaux investisseurs, comme la suite le montrera. À ce moment-là, en interne, on sait que la FDA approche. Dès novembre, au moins 3 témoins, sans concertation, racontent que tout le monde savait la décision imminente, sans en connaître la date. Biom'up avait évoqué une quinzaine de jours plus tôt une visite d'homologation à Saint-Priest. Aux investisseurs, elle annonçait toujours l'homologation pour courant 2018.
Et le vendredi 15 décembre, la FDA autorise Hemoblast aux États-Unis, 7 mois avant la date annoncée aux investisseurs. Binant s'en félicite, dans un communiqué en anglais29 :
« Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour obtenir cette autorisation, et nous sommes ravis d'y être parvenus plus de six mois avant notre calendrier initial. »
Courrier de la FDA.
Le lundi qui suit, l'action monte jusqu'à 16% en séance, avant de finir la journée en hausse de 3,3%30, et Bryan Garnier relève son objectif à 16€31. Le 2 janvier 2018, l'action atteint son plus haut, environ 30% au-dessus de l'IPO. Elle ne le reverra plus. Pour Binant, la condition posée sur la moitié de ses actions gratuites est remplie. En janvier, il touche en plus une prime de 84,8K€ pour l'accord de la FDA.
Cet accord, l'usine de Saint-Priest l'a aussi préparé. De mai à octobre 2017, pendant que la direction préparait l'IPO, l'usine a passé 1 audit par mois, 6 en tout, dont des répétitions générales de l'inspection de la FDA. À chaque fois, les équipes de production, de qualité et d'industrialisation ont été mobilisées au complet. Mais les salariés sont loin de la FDA et de la Bourse de Paris. Au point que l'un d'entre eux lâche en 2018 :
« On est pas au courant des victoires. […] Rendez les gens fiers de ce que l'on fait ! »